Le patronyme Belilios appartient à cette constellation de noms séfarades qui, portés par les descendants des Juifs expulsés de la péninsule Ibérique, se sont diffusés à travers la Méditerranée orientale, l'Italie, puis, par les routes marchandes du XVIIIe et du XIXe siècle, jusqu'aux comptoirs de l'Inde britannique et de la Chine côtière. Le nom, dont la graphie varie selon les registres (Belilios, Belillos, Bel-Ilios, Belilio), est généralement rattaché à l'onomastique judéo-ibérique et italienne, où il apparaît dès l'époque moderne dans les communautés de Venise et de Livourne, deux ports qui offrirent aux Juifs séfarades un refuge et une plateforme commerciale de premier ordre.
L'histoire de la lignée Belilios est exemplaire d'un phénomène plus vaste : la circulation des familles marchandes juives depuis le bassin méditerranéen vers l'Asie, le long des réseaux qui unissaient Alep, Bagdad, Bassorah, Bombay, Calcutta, Rangoun, Singapour, Shanghai et Hong Kong. Au sein de cette « diaspora commerciale », dont les Sassoon demeurent le nom le plus illustre, les Belilios occupent une place singulière : celle d'une famille qui, sans posséder l'immense fortune des grands clans, s'inscrivit néanmoins durablement dans la mémoire coloniale, particulièrement à Hong Kong, où le nom subsiste dans la toponymie et l'institution scolaire.
Le présent ouvrage se propose de reconstituer, avec la prudence qu'impose la rareté des archives, les strates successives de cette lignée : ses racines séfarades supposées, son ancrage vénitien et italien, sa branche indienne rattachée aux Juifs de Bagdad et de Calcutta, et enfin son épanouissement à Hong Kong autour de la figure d'Emanuel Raphael Belilios, banquier, philanthrope et notable de la colonie britannique. Nous distinguerons scrupuleusement ce qui relève de l'archive établie, ce qui procède d'une déduction probable, et ce qui appartient à la tradition transmise.
L'origine du nom Belilios demeure, en toute rigueur, incertaine, et relève pour partie de la tradition transmise autant que de l'analyse linguistique. Plusieurs hypothèses coexistent. La première, la plus répandue dans la mémoire familiale et communautaire, rattache le nom à la sphère séfarade ibérique, c'est-à-dire aux Juifs de Sefarad (Espagne et Portugal) contraints à l'exil après les décrets d'expulsion de 1492 en Castille-Aragon et de 1496-1497 au Portugal.
Une seconde lecture, philologique, propose de décomposer le nom en éléments hébraïques ou judéo-romans. Certains y ont vu une forme dérivée de Beli associée à une racine évoquant la lumière — d'où la graphie occasionnelle Bel-Ilios, jouant sur le grec hêlios, « le soleil » —, mais une telle étymologie relève davantage de la reconstruction savante a posteriori que d'une filiation documentée. D'autres rapprochent le nom de toponymes ou de patronymes portugais et italiens attestés dans les registres des communautés séfarades occidentales. En l'absence d'une source généalogique remontant sans lacune au XVe siècle, ces propositions doivent être tenues pour des conjectures raisonnables plutôt que pour des faits établis.
Ce qui paraît en revanche solidement acquis, c'est l'appartenance de la famille au monde séfarade « occidental » — celui des Sephardim de la diaspora italienne et méditerranéenne — avant sa migration vers l'Orient. Cette double appartenance, ibérique par la lointaine origine et italienne par l'établissement, est un trait caractéristique de nombreuses familles juives de Venise et de Livourne, dont les membres se désignaient volontiers comme « Juifs portugais » ou « ponentins » (de l'italien ponentini, « ceux de l'Occident »), par opposition aux « levantins » venus de l'Empire ottoman. Il est donc probable que les Belilios se soient rattachés à cette identité ponentine, même si la mémoire seule, faute d'actes notariés continus, en porte témoignage pour les siècles les plus anciens.
C'est en Italie que la trace des Belilios devient historiquement plus consistante. Venise, avec son Ghetto institué en 1516 — le premier de l'histoire à porter ce nom —, et Livourne, dotée par les Livornine du grand-duc de Toscane (1591 et 1593) d'un statut exceptionnellement favorable aux marchands juifs, furent les deux grands pôles de la séfaradité occidentale. Les familles y prospérèrent grâce au commerce maritime, à la banque et au négoce du corail, des pierres précieuses et des textiles avec le Levant et, plus tard, avec l'Inde.
La tradition rattache la branche orientale des Belilios à un ancêtre vénitien. Cette filiation vénitienne, transmise dans la mémoire familiale et reprise par plusieurs notices biographiques du XIXe siècle relatives à Emanuel Raphael Belilios — que ses contemporains présentaient comme issu d'une vieille famille juive de Venise établie de longue date en Italie —, se trouve corroborée par la vraisemblance historique : Venise fut en effet, jusqu'à la chute de la République en 1797, un carrefour naturel pour les familles juives commerçant vers l'Orient. Ici, l'intersection entre la tradition transmise et le contexte historique établi rend l'hypothèse hautement probable, sans que l'on puisse toujours l'appuyer sur une chaîne d'actes ininterrompue.
Le rôle des Juifs italiens dans le grand commerce entre la Méditerranée et l'océan Indien est, lui, un fait bien établi par l'historiographie. Livourne, en particulier, fut au XVIIIe siècle une plaque tournante par laquelle transitaient corail méditerranéen exporté vers l'Inde et diamants indiens importés en Europe. Les familles juives italiennes, séfarades pour beaucoup, tissèrent ainsi des réseaux qui préfigurèrent, une génération plus tard, l'implantation de marchands juifs dans les ports de l'Inde britannique. La migration des Belilios vers l'Orient s'inscrit dans ce mouvement de fond, à la charnière entre le déclin des grands ports italiens et l'essor de l'empire commercial britannique en Asie.
Au tournant du XIXe siècle, les Belilios font partie de ces familles juives qui gagnent l'Inde, où se constitue la communauté dite « baghdadie » — un ensemble de Juifs arabophones originaires de Bagdad, Bassorah, Alep et de la Méditerranée, qui essaimèrent à Bombay, Calcutta, Rangoun et jusqu'en Extrême-Orient sous la protection de la Pax Britannica. Calcutta, en particulier, devint dès les premières décennies du XIXe siècle l'un des foyers majeurs de cette diaspora, dont l'institution centrale fut la synagogue et l'organisation communautaire structurée autour de grandes familles marchandes.
C'est dans ce milieu que naît, à Calcutta en 1837, Emanuel Raphael Belilios, figure autour de laquelle se cristallise la mémoire documentée de la lignée. Son père, Raphael Emanuel Belilios, était un marchand de la communauté juive de Calcutta ; la famille conjuguait ainsi l'héritage italien-séfarade et l'insertion dans le monde baghdadi de l'Inde britannique. Cette double appartenance — séfarade par l'ascendance vénitienne, « baghdadie » par le milieu d'établissement — n'a rien d'exceptionnel : la communauté juive de Calcutta accueillait aussi bien des familles venues de Mésopotamie que des Juifs d'origine méditerranéenne, unis par la langue du commerce, la pratique religieuse et les alliances matrimoniales.
Le jeune Emanuel Raphael reçut une éducation qui le préparait au négoce international : formation commerciale, maîtrise de plusieurs langues, connaissance des marchés de l'opium, de l'indigo, du coton et des changes qui reliaient l'Inde à la Chine. Comme nombre de ses coreligionnaires, il se tourna vers le commerce avec l'Extrême-Orient, alors en pleine expansion après l'ouverture forcée des ports chinois. C'est ce mouvement qui devait le conduire, dans les années 1860, vers la jeune colonie de Hong Kong, où il allait bâtir sa fortune et sa renommée. La branche indienne des Belilios apparaît ainsi comme le maillon décisif entre les racines méditerranéennes de la famille et son destin asiatique.
La figure d'Emanuel Raphael Belilios (1837-1905) est la mieux documentée de toute la lignée, et c'est à Hong Kong qu'elle s'inscrit dans l'histoire coloniale. Arrivé dans la colonie britannique dans les années 1860, il y fit d'abord fortune dans le commerce, notamment dans le négoce de l'opium avec l'Inde et la Chine — activité alors licite et centrale dans l'économie de la région —, avant de se tourner vers la finance et l'assurance.
Sa consécration vint avec la banque. Belilios devint l'un des principaux actionnaires de la Hongkong and Shanghai Banking Corporation (la future HSBC), fondée en 1865, et il en présida le conseil d'administration à la fin des années 1870 et dans les années 1880, à une période décisive pour l'affermissement de l'établissement. Ce rôle de premier plan dans l'institution financière emblématique de la colonie fit de lui l'un des hommes d'affaires les plus influents de Hong Kong, où on le surnommait volontiers le « prince marchand » ou le « roi de la banque » de la place.
Sa fortune se doubla d'un engagement civique et politique. Belilios siégea au Legislative Council de Hong Kong, où il fut, pendant plusieurs années à partir des années 1880, le représentant des intérêts de la communauté marchande, contribuant aux débats sur l'administration, l'éducation et les infrastructures de la colonie. Personnalité haute en couleur, il faisait notamment sensation en entretenant un chameau et d'autres animaux dans sa résidence des hauteurs de l'île, détail que la mémoire locale de Hong Kong a longtemps conservé. Sa trajectoire illustre l'ascension d'un notable juif dans l'establishment colonial britannique de l'Extrême-Orient, à une époque où très peu de non-Britanniques accédaient à de telles responsabilités.
Au-delà des affaires, c'est par sa philanthropie qu'Emanuel Raphael Belilios a laissé l'empreinte la plus durable, au point que son nom demeure aujourd'hui inscrit dans le tissu institutionnel et toponymique de Hong Kong. Convaincu de l'importance de l'éducation, il finança généreusement plusieurs établissements d'enseignement de la colonie, à une époque où l'instruction publique, notamment celle des filles, en était à ses débuts.
Son geste le plus célèbre fut la dotation qui permit la création d'une école pour l'éducation des jeunes filles, laquelle porta son nom : la Belilios Public School, l'un des premiers établissements publics destinés à l'éducation féminine à Hong Kong. L'institution, née de sa générosité à la fin du XIXe siècle, a traversé les décennies et son nom perpétue jusqu'à nos jours le souvenir du bienfaiteur. La mémoire de la famille est ainsi passée du monde de la finance à celui de l'école, transformation remarquable qui a assuré la survie du patronyme bien après l'extinction de sa branche hongkongaise.
Belilios contribua par ailleurs à de nombreuses œuvres caritatives, hospitalières et communautaires, tant en faveur de la population chinoise et européenne de la colonie que de la petite communauté juive de Hong Kong, alors en formation autour d'autres familles baghdadies comme les Sassoon et les Kadoorie. Son nom fut également donné à des voies et à des lieux de la colonie, témoignant de la reconnaissance publique dont il jouissait. Reconnu par les autorités britanniques, il fut distingué pour ses services et son action philanthropique. À sa mort, survenue au début du XXe siècle après un retour en Europe, il laissait l'image d'un homme dont la richesse s'était mise, pour une part notable, au service du bien commun de sa cité d'adoption.
Comme beaucoup de familles de la diaspora marchande juive d'Extrême-Orient, les Belilios connurent, au XXe siècle, une dispersion qui accompagna le déclin des grands comptoirs et les bouleversements politiques de l'Asie. La communauté baghdadie de Hong Kong, de Shanghai et de Calcutta, prospère à l'apogée de l'ère coloniale, se réduisit progressivement sous l'effet des émigrations successives — vers la Grande-Bretagne, l'Amérique du Nord, l'Australie et, après 1948, l'État d'Israël — et des séismes de l'histoire : guerres mondiales, occupation japonaise, décolonisation et, en Chine continentale, avènement du régime communiste.
La branche hongkongaise directe issue d'Emanuel Raphael Belilios ne se perpétua pas sur place ; c'est par l'institution scolaire et la toponymie que son nom survécut, davantage que par une descendance locale. Ce paradoxe — une famille dont la mémoire publique est plus vivace que la lignée biologique — n'est pas rare parmi les grands philanthropes de la diaspora : le geste de fondation a inscrit le patronyme dans la durée là où la généalogie s'est éteinte ou dispersée. Ici, la tradition (le souvenir d'une grande famille) et l'archive (les actes de fondation, les registres coloniaux) se répondent et se confirment mutuellement, tout en laissant dans l'ombre le sort précis des collatéraux.
On retrouve, dans divers fonds et registres séfarades et baghdadis, des porteurs du nom Belilios à Calcutta, à Londres et ailleurs, ce qui suggère une descendance élargie que les recherches généalogiques spécialisées — notamment celles consacrées aux communautés séfarades et baghdadies — continuent de documenter. La reconstitution complète de l'arbre familial reste toutefois un chantier ouvert, tributaire de l'accès aux archives communautaires de Venise, de Calcutta et de Hong Kong. En l'état, la lignée Belilios se donne à lire comme une trajectoire diasporique exemplaire, reliant, en trois ou quatre générations, le ghetto vénitien aux gratte-ciel de la baie de Hong Kong.
L'histoire de la famille Belilios condense, en une seule lignée, les grands mouvements de la diaspora juive des Temps modernes : l'exil ibérique originel, le refuge italien de Venise et de Livourne, la migration vers l'Inde britannique et l'insertion dans le monde baghdadi de Calcutta, enfin l'épanouissement dans les ports chinois sous la bannière de l'Empire britannique. À chaque étape, la famille sut convertir les contraintes de l'exil en opportunités commerciales, faisant du négoce et de la finance les instruments d'une ascension remarquable.
La figure d'Emanuel Raphael Belilios en constitue le sommet documenté : banquier de premier plan, membre du conseil législatif de Hong Kong, philanthrope dont le nom demeure attaché à l'éducation des jeunes filles de la colonie. Autour de lui, les strates plus anciennes de la lignée — racines séfarades, ancrage vénitien, branche calcuttane — relèvent d'un savoir partiellement transmis, que l'archive corrobore par la vraisemblance sans toujours l'établir dans le détail. C'est pourquoi le présent Grand Livre a tenu à distinguer, section après section, ce qui est établi de ce qui est probable ou transmis.
Il reste que, par-delà les incertitudes généalogiques, la lignée Belilios témoigne d'une vérité historique solide : celle de ces familles juives qui, de la Méditerranée à la mer de Chine, portèrent avec elles une identité, une foi et un savoir-faire commercial dont la trace persiste aujourd'hui encore, gravée dans le nom d'une école de Hong Kong et dans la mémoire d'une diaspora.