Le nom d'Artom appartient à cette constellation singulière des familles juives du Piémont, dont l'histoire épouse celle des communautés enserrées entre les Alpes et le Pô, dans les marges du duché de Savoie devenu royaume de Sardaigne. Ces familles, longtemps confinées dans les ghettos d'Asti, de Turin, de Casale Monferrato, d'Acqui et de Verceil, ont porté un judaïsme à la fois fidèle à la tradition et perméable aux courants de l'Europe moderne. Le rite particulier d'Asti, Fossano et Moncalvo — connu sous l'acronyme APAM — témoigne de cette singularité liturgique, héritière des Juifs français expulsés de France à la fin du Moyen Âge et venus se fixer dans le Piémont méridional.
C'est de ce terreau qu'a surgi la lignée Artom, dont le patronyme se rencontre dès les registres communautaires d'Asti, l'une des trois villes du rite APAM. La famille a donné à l'Italie et au monde juif des figures aussi diverses qu'un grand rabbin séfarade de Londres, un diplomate artisan de l'unité italienne, un hébraïste et lexicographe de premier plan, et un jeune partisan tombé dans la Résistance. Cette amplitude — du sanctuaire à la chancellerie, de la chaire rabbinique au maquis — fait des Artom un miroir de la condition juive italienne entre émancipation, intégration et catastrophe.
Le présent ouvrage entend rassembler ce qui peut être établi par l'archive, distinguer ce qui relève de la tradition transmise, et signaler honnêtement les zones d'incertitude. Il ne prétend pas reconstituer une généalogie continue, mais éclairer les figures saillantes d'une famille dont le nom traverse deux siècles d'histoire juive européenne.
La présence juive à Asti est ancienne et documentée. La communauté s'inscrit dans le réseau des implantations juives du Piémont qui, après les expulsions du royaume de France, ont recueilli des familles ashkénazes francophones. La synagogue d'Asti est l'un des lieux de culte du rite APAM, acronyme désignant les communautés d'Asti, Fossano et Moncalvo, héritières d'un rite spécifique issu des Juifs expulsés de France au Moyen Âge. C'est dans ce contexte que le patronyme Artom s'enracine, parmi les familles formant le noyau de la communauté astoise.
Le Piémont, sous la maison de Savoie, a connu un régime longtemps restrictif à l'égard des Juifs. Les ghettos y furent institués tardivement, au XVIIe et XVIIIe siècles, et les communautés vécurent sous le poids de réglementations strictes jusqu'aux bouleversements de la période napoléonienne. L'émancipation véritable ne vint qu'avec le Statut albertin de 1848, par lequel le roi Charles-Albert accorda les droits civils et politiques aux Juifs du royaume de Sardaigne. Cette césure de 1848 est décisive pour comprendre la trajectoire des Artom : elle ouvrit aux fils des familles du ghetto les carrières de l'État, de l'université et de la diplomatie, jusque-là fermées.
C'est dans cette communauté d'Asti, ville du rite APAM, que naquit en 1835 celui qui allait devenir l'une des premières figures publiques de la famille, le futur grand rabbin Benjamin Artom. Benjamin Artom (1835-1879), Haham des Juifs espagnols et portugais de Grande-Bretagne, naquit à Asti, dans le Piémont, alors partie du royaume de Sardaigne. La conjonction d'un rite local marqué par l'héritage français et d'une ouverture nouvelle vers le monde extérieur définit l'horizon mental dans lequel se formèrent les premières générations Artom dont l'histoire nous est accessible.
On retiendra de ce chapitre fondateur que la famille appartient pleinement à la judéité piémontaise : enracinée à Asti, façonnée par un rite minoritaire au sein même du judaïsme italien, et placée par l'histoire au seuil d'une émancipation qui allait projeter ses fils bien au-delà des murs du ghetto.
La figure de Benjamin Artom illustre de façon remarquable la mobilité des élites rabbiniques italiennes au XIXe siècle. Né à Asti en 1835, formé dans la tradition piémontaise, il connut une carrière qui le mena d'Italie jusqu'au cœur du judaïsme anglais. Il devint le Haham — titre du chef spirituel — des Juifs espagnols et portugais de Grande-Bretagne.
Le passage d'un rabbin italien, issu du rite ashkénazo-français d'Asti, à la tête de la communauté séfarade de Londres mérite qu'on s'y arrête. La congrégation espagnole et portugaise de Londres, l'une des plus anciennes et des plus prestigieuses d'Europe occidentale, avait à sa tête un Haham dont la fonction conjuguait l'autorité halakhique et la représentation publique. Que l'on fît appel à un Piémontais pour cette charge témoigne du rayonnement des rabbins italiens, réputés pour leur culture et leur éloquence, et de la circulation des hommes au sein du monde juif occidental.
Benjamin Artom laissa une œuvre liturgique et homilétique. La tradition séfarade londonienne a conservé des prières de sa composition, notamment des textes destinés aux rites du cycle de vie, comme la prière pour les enfants atteignant l'âge de la majorité religieuse, rédigée selon le rite séfarade de Londres. Son ministère, bien que relativement bref puisqu'il s'acheva avec sa mort en 1879 à l'âge de quarante-quatre ans, marqua durablement la communauté qu'il avait dirigée.
Sa carrière préfigure un trait constant de la lignée : la capacité des Artom à franchir les frontières, géographiques et confessionnelles internes au judaïsme, en passant du Piémont à l'Angleterre, du monde ashkénaze-italien à la chaire séfarade, sans rupture de leur identité rabbinique. Le ghetto d'Asti avait formé un homme capable de présider aux destinées spirituelles des descendants des exilés ibériques de Londres — synthèse improbable que seule l'histoire mouvementée du judaïsme européen pouvait produire.
Si Benjamin Artom incarne la voie rabbinique, son contemporain et compatriote Isaac (Isacco) Artom illustre l'autre versant de la trajectoire familiale : l'entrée dans la vie de l'État italien naissant. Isaac Artom fut le secrétaire particulier du comte de Cavour, l'architecte de l'unité italienne.
Né lui aussi dans le Piémont juif, Isaac Artom appartient à cette première génération d'hommes que l'émancipation de 1848 propulsa au cœur de la vie publique. Proche collaborateur de Camillo Benso, comte de Cavour, président du Conseil du royaume de Sardaigne et artisan principal de l'unification italienne, il participa de l'intérieur à l'entreprise du Risorgimento. Sa position de secrétaire l'associa aux travaux diplomatiques qui aboutirent à la constitution du royaume d'Italie en 1861.
La carrière d'Isaac Artom couronna le processus d'intégration des Juifs italiens dans les institutions de l'État unifié. Il fut élevé à la dignité sénatoriale, accédant ainsi au sommet de la représentation nationale. Sa nomination figure parmi les jalons symboliques de l'émancipation juive en Italie, démontrant qu'un homme issu d'une communauté naguère confinée pouvait servir l'État au plus haut niveau diplomatique et politique.
Le destin d'Isaac Artom est emblématique d'une particularité italienne : l'intégration relativement rapide et profonde des Juifs dans la nation libérale issue du Risorgimento. À la différence d'autres pays européens, l'Italie unifiée associa volontiers les Juifs émancipés à ses institutions, sans que leur origine constituât un obstacle décisif. Les Artom, par la double voie de Benjamin le rabbin et d'Isaac le diplomate, occupent ainsi les deux pôles de l'expérience juive du XIXe siècle : la fidélité à la tradition religieuse et l'ascension dans la cité séculière. Cette dualité, loin de se contredire, définit la modernité juive italienne dont la famille fut un exemple accompli.
Au cœur de l'histoire familiale se tient la figure d'Elia Samuele Artom, savant dont l'œuvre marqua durablement les études bibliques et hébraïques au XXe siècle. Elia Samuele Artom fait l'objet d'une notice dans l'Encyclopaedia Judaica, qui le présente comme une figure des études juives. Sa biographie est également documentée par le Centro di Documentazione Ebraica Contemporanea de Milan, gage de la solidité des données le concernant. Le CDEC conserve dans sa bibliothèque numérique une notice biographique consacrée à Elia Samuele Artom.
Hébraïste de formation, Elia Samuele Artom consacra l'essentiel de son activité à l'enseignement, à l'exégèse biblique et à la lexicographie. Il exerça des fonctions rabbiniques en Italie, où il occupa notamment la charge de grand rabbin de Florence, l'une des communautés majeures du judaïsme italien. Son rabbinat florentin s'inscrivait dans une tradition d'érudition que la ville, depuis le Collège rabbinique italien, avait su cultiver.
L'œuvre savante d'Elia Samuele Artom porte principalement sur le commentaire de la Bible hébraïque. Il fournit des commentaires destinés à un large public lettré, conjuguant la rigueur philologique et la fidélité à la tradition exégétique juive. Sa contribution lexicographique le rangea parmi les artisans de la langue hébraïque moderne, à une époque où l'hébreu, langue de la prière et de l'étude, devenait également langue vivante du foyer national juif en Palestine puis en Israël.
C'est précisément vers la Terre d'Israël que se tourna la dernière partie de sa trajectoire. Après les persécutions antisémites qui frappèrent l'Italie à partir des lois raciales fascistes de 1938, et la rupture qu'elles imposèrent à la vie des Juifs italiens, Elia Samuele Artom poursuivit son œuvre à Jérusalem. Il y exerça une autorité rabbinique au sein de la communauté ashkénaze de la ville et continua ses travaux d'érudition. Son parcours, de la chaire florentine à Jérusalem, récapitule le destin d'une génération de savants italiens contraints à l'exil mais portés par la renaissance de la culture hébraïque.
L'héritage intellectuel d'Elia Samuele Artom se prolongea dans sa descendance, plusieurs membres de la famille s'illustrant à leur tour dans les études juives et l'enseignement. Sa figure constitue le sommet érudit de la lignée, celle où le savoir rabbinique traditionnel rejoint la philologie moderne et l'aventure de la renaissance hébraïque.
L'histoire des Artom, comme celle de l'ensemble du judaïsme italien, fut brutalement infléchie par les lois raciales fascistes de 1938 et l'occupation allemande de 1943-1945. La trajectoire ascendante ouverte par l'émancipation se heurta à la persécution, puis à l'extermination. Plusieurs membres de la famille, à l'image d'Elia Samuele Artom, choisirent l'émigration vers la Palestine mandataire ; d'autres demeurèrent en Italie et affrontèrent la tourmente.
Parmi ces derniers, la mémoire familiale et l'histoire de la Résistance italienne ont conservé le nom d'Emanuele Artom, jeune intellectuel juif de Turin engagé dans la lutte partisane. Issu du milieu cultivé de la judéité piémontaise, formé à l'histoire et aux lettres, il rejoignit les rangs de la Résistance dans les vallées alpines du Piémont. Il y tint un journal devenu un témoignage de première importance sur la condition des combattants juifs et sur le quotidien du maquis. Capturé par les forces de l'occupant en 1944, il fut torturé et trouva la mort, devenant l'une des figures emblématiques de la Résistance juive italienne.
Ce chapitre se situe à l'intersection de la mémoire et de l'histoire : la tradition familiale et communautaire transmet le souvenir d'Emanuele Artom comme celui d'un martyr de la liberté, tandis que l'archive — son journal, les actes de la Résistance — confirme et documente ce récit. La rencontre des deux registres, mémoriel et documentaire, donne à cette figure une force particulière. Là où l'émancipation avait fait des Artom des serviteurs de l'État italien, la persécution fasciste rangea leurs descendants parmi ceux qui prirent les armes contre cet État dévoyé.
La Shoah constitue ainsi le point de rupture de l'histoire familiale. Elle dispersa la lignée entre l'Italie meurtrie, l'exil palestinien et le sacrifice de la Résistance. Mais elle ne l'effaça pas : par l'émigration des uns, qui transplantèrent en Terre d'Israël l'héritage savant de la famille, et par le souvenir des autres, dont le nom fut inscrit dans la mémoire nationale italienne, la lignée Artom traversa la catastrophe sans disparaître.
Au sortir de la guerre, l'histoire des Artom se distribue entre deux pôles : l'Italie reconstruite, où subsistèrent des communautés juives décimées mais vivantes, et l'État d'Israël, où s'établirent durablement plusieurs branches de la famille. Cette bipolarité prolonge un trait ancien de la lignée, déjà manifeste lorsque Benjamin Artom passait du Piémont à Londres, ou lorsque Elia Samuele Artom passait de Florence à Jérusalem.
En Israël, la postérité savante d'Elia Samuele Artom contribua aux études bibliques, à l'enseignement de l'hébreu et à la transmission de l'héritage juif italien. Le judaïsme italien, minoritaire mais prestigieux, conserva en Israël une identité propre, avec ses synagogues de rite italien et ses institutions culturelles ; les Artom y participèrent. En Italie, le nom demeura associé à la mémoire du Risorgimento par Isaac Artom, et à celle de la Résistance par Emanuele Artom, intégrant ainsi la famille au récit national autant qu'à l'histoire juive.
Cette double appartenance — italienne et juive, diasporique et israélienne — résume la condition des familles de l'élite juive italienne au XXe siècle. Ni entièrement fondues dans la nation, ni repliées sur la seule tradition religieuse, elles tinrent ensemble les deux fidélités. Les Artom en offrent une illustration particulièrement nette, par la diversité des vocations qu'ils embrassèrent : la chaire rabbinique, la chancellerie diplomatique, l'érudition philologique, le combat partisan.
Le statut de ce chapitre est probable plutôt qu'établi, car la reconstitution d'une continuité généalogique précise entre les diverses figures Artom — Benjamin, Isaac, Elia Samuele, Emanuele — excède les sources autoritaires immédiatement disponibles. Tous appartiennent au judaïsme piémontais et partagent un même patronyme enraciné à Asti ; les liens exacts de parenté, en revanche, demanderaient un dépouillement des registres communautaires que le présent ouvrage ne saurait trancher. On se gardera donc d'affirmer une filiation directe là où seule une appartenance commune à la même souche est assurée.
La lignée Artom, par les figures que l'archive a retenues, offre un raccourci saisissant de l'histoire juive italienne des deux derniers siècles. Enracinée dans la communauté d'Asti et son rite singulier, héritière de l'expulsion des Juifs de France et de la longue patience du ghetto piémontais, elle fut projetée par l'émancipation de 1848 dans tous les domaines de la vie moderne. Benjamin Artom porta la tradition rabbinique jusqu'à la chaire séfarade de Londres ; Isaac Artom servit l'unité italienne aux côtés de Cavour ; Elia Samuele Artom conjugua le rabbinat florentin, l'érudition hébraïque et l'exil jérusalémite ; Emanuele Artom scella de son sacrifice l'engagement de la famille dans la Résistance.
De ces trajectoires se dégage une constante : la capacité d'une famille du ghetto à franchir les frontières — entre l'Italie et l'Angleterre, entre la diaspora et la Terre d'Israël, entre la tradition religieuse et la cité séculière — sans renoncer à son identité. L'histoire des Artom n'est pas celle d'une dynastie linéaire, mais celle d'un nom qui, surgi d'une petite communauté piémontaise, a porté la marque du judaïsme italien sur des scènes aussi diverses que la synagogue, la chancellerie, l'université et le maquis. En cela, le Grand Livre des Artom est aussi un fragment du grand livre du judaïsme européen, entre émancipation et catastrophe, entre fidélité et renaissance.