La lignée des Portugal, plus connue sous le nom de la dynastie hassidique de Skulen (en yiddish Sḳulener, du nom de la bourgade de Sculeni, en Bessarabie, sur la rive du Prout), appartient à cette constellation de cours hassidiques nées dans le creuset de la Moldavie et de la Roumanie orientale au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Son nom, Portugal, dit une mémoire lointaine : il signale, comme tant de patronymes ibériques portés par des familles ashkénazes des Carpates et du Danube, le souvenir d'un rameau séfarade fondu au fil des siècles dans le monde du yiddish — trace onomastique d'errances qui précèdent de loin l'histoire que ce livre raconte.
Cette histoire est dominée par une figure d'une intensité singulière : Eliezer Zusia Portugal (1898–1982), le Skulener Rebbe, dont la vie épouse l'arc tragique du judaïsme roumain au XXᵉ siècle — la Roumanie des persécutions d'avant-guerre dont Carol Iancu a retracé les racines juridiques et sociales [Iancu, 1978], la catastrophe de la Shoah qui frappa la Transnistrie et la Bessarabie, puis l'étau communiste. Le Skulener Rebbe ne fut pas seulement un maître spirituel et un liturge : il fut, après la guerre, le sauveteur d'orphelins, l'homme qui rassembla et nourrit des centaines d'enfants juifs déracinés, au prix de l'arrestation et de la prison. Lorsqu'il put enfin émigrer, il refonda sa cour à Brooklyn, où son œuvre charitable, Chesed L'Avraham, et la court hassidique furent reprises par son fils Yisrael Avraham Portugal (1923–2019).
Le présent ouvrage entend distinguer, section par section, ce qui relève de l'archive vérifiable et ce qui relève de la mémoire transmise par les fidèles, sans confondre la dévotion hagiographique et le travail de l'historien.
اللقب Portugal يثير الفضول. فهو لقب تحمله عائلة راسخة في الحسيدية المولدافية الناطقة باليديشية، غير أن حروفه تستحضر شبه الجزيرة الإيبيرية. إذ تذكّر التقاليد الأنساب السفاردية، كما توثّقها الأعمال المرجعية، بأن طرد عام 1492 والتحويل القسري للديانة شتّتا اليهود الإيبيريين على امتداد الحوض المتوسط وصولاً إلى أوروبا الوسطى والشرقية، حيث بقيت بعض الأسماء ذات الأصل — Portugal وCastro وNavarro — شواهد لغوية متحجّرة داخل مجتمعات صارت أشكنازية. بيد أن ثمة ما ينبغي قوله بوضوح: لا سلسلة وثائقية متصلة تربط، في حدود علمنا، عائلة Skulener Rebbe بنسب سفاردي موثّق. وتبقى فرضية الأصل الإيبيري هنا استنتاجاً تحريرياً، معقولاً في ضوء انتشار مثل هذه الألقاب، إلا أنه غير مثبت بالوثائق.
أما ما هو أكثر رسوخاً، فهو الانتماء البساربي والمولدافي للعائلة. فاسم الأسرة الحسيدية يحيل إلى Sculeni / Skulen، وهي بلدة على نهر Prut في منطقة عانت فيها يهوديتها من نظام استثنائي قاسٍ منذ أمد بعيد. وقد أوضح Carol Iancu إلى أي حدٍّ ظلّ الوضع القانوني ليهود رومانيا، حتى ما بعد الحرب العالمية الأولى مباشرة، موسوماً بحرمانهم من المواطنة ومعاداةٍ للسامية منهجية مُقنَّنة في الدولة [Iancu, 1978]. في هذا العالم الهش — عالم shtetlach المولدافية والمجالس الحسيدية وأسواق نهر Prut — تشكّلت نسب Portugal.
وفقاً للتقليد الحسيدي للمجلس، وُلد Eliezer Zusia Portugal عام 1898 في منطقة Sculeni، في كنف أسرة متشبّعة بالعلم الرباني والتقوى الحسيدية. تصف الروايات المتناقلة عن أيدي المريدين طفلاً نابغاً، فقد أباه في سنٍّ مبكرة، ونشأ في صحبة كبار أساتذة Moldavie وBucovine. كانت تنشئته قد ربطته بالتيارات الحسيدية في المنطقة — ولا سيما بتأثير سلالتَي Boyan وSadigura، فرعَين من البيت الكبير لـRouzhin (Ruzhin)، الذي كان بريقه يسطع على Bucovine وBessarabie بأسرهما.
تميّز هذا الشاب، بحسب تلك الروايات ذاتها، بموهبتين ستطبعان حياته كلها: النظم الليتورجي — إذ كان مؤلفاً غزيراً لـpiyyutim والألحان (niggunim)، جُمعت لاحقاً في مجموعات — وحدّة التعبد التي اشتُهر بها اشتهاراً فائقاً، حيث كانت صلواته تمتد ساعاتٍ طويلة. بعد أن صار حاخاماً ومرشداً روحياً، أسّس مجلسه في Sculeni نفسها، ثم في Chernivtsi (Czernowitz)، العاصمة الثقافية لـBucovine، حيث فاجأته الحرب.
تنتمي هذه العناصر السيرية في معظمها إلى الذاكرة المنقولة التي حفظها المجلس والأدب الهاجيوغرافي الحسيدي. يستقبلها المؤرخ باعتبارها تقليداً حيّاً، مع الإشارة إلى أنها لا تجد تأكيداً كاملاً في وثائق الأرشيف المستقلة، التي كثيراً ما دُمّرت أو تشتّتت جراء الحرب في هذه المنطقة وتلك الحقبة.
L'épreuve décisive vint avec la Seconde Guerre mondiale. La Roumanie du maréchal Antonescu, alliée de l'Allemagne nazie, conduisit contre ses propres Juifs une politique d'extermination dont les modalités sont aujourd'hui bien documentées. Raul Hilberg, dans La Destruction des Juifs d'Europe, et Saul Friedländer, dans Les Années d'extermination, ont établi l'ampleur du désastre : pogromes de Iași, déportations massives des Juifs de Bessarabie et de Bucovine vers les camps et ghettos de Transnistrie, où la faim, le typhus et les massacres firent des dizaines de milliers de morts [Hilberg, 1988] [Friedländer, 2008]. Friedländer rappelle la place singulière, et longtemps minorée, de la Roumanie dans la géographie de la destruction [Friedländer, 2008].
C'est dans ce paysage de cendres que se forge la vocation qui rendra le Skulener Rebbe célèbre. Déporté lui-même en Transnistrie, selon la mémoire de la cour, Eliezer Zusia Portugal y aurait, au cœur même des ghettos, commencé à rassembler des enfants orphelins — des petits dont les parents avaient péri dans les marches et les camps. La continuité entre cette première œuvre de sauvetage, menée dans l'enfer transnistrien, et son action d'après-guerre constitue le fil rouge de sa biographie.
Le cadre historique général est ici solidement établi par la recherche [Hilberg, 1988] [Friedländer, 2008] ; le détail des actes individuels du Rebbe, en revanche, nous parvient surtout par le témoignage et la tradition, et appartient au registre de la mémoire.
Au sortir de la guerre, la Roumanie compte des milliers d'enfants juifs orphelins, errants, parfois recueillis par des institutions d'État qui menaçaient de les arracher à toute identité juive. Le Skulener Rebbe entreprit alors une œuvre qui demeure le cœur de sa mémoire : recueillir, nourrir, instruire et protéger ces enfants, en fondant l'organisation charitable Chesed L'Avraham (« la bonté d'Abraham »). Selon la tradition de la cour et les récits rapportés par ses fidèles, il aurait ainsi sauvé plusieurs centaines d'enfants, leur rendant un nom, une éducation et une appartenance.
Cette activité le mit en péril sous le régime communiste, hostile à toute organisation religieuse autonome et soupçonneux à l'égard des réseaux d'émigration. Selon la mémoire transmise, le Rebbe et son fils furent arrêtés et emprisonnés par les autorités roumaines — un épisode qui devint l'un des hauts faits de son hagiographie : l'homme qui préféra la geôle à l'abandon des enfants. Sa libération aurait été obtenue, toujours selon ces récits, grâce à des interventions internationales, dans le contexte plus large des négociations qui permirent, dans les années 1950 et 1960, l'émigration de Juifs roumains vers Israël et l'Occident.
Ici l'historien se tient à une intersection : la trame — répression communiste des œuvres juives, emprisonnements, émigration négociée — est cohérente avec ce que l'on sait du contexte roumain de l'après-guerre ; mais les faits précis (nombre exact d'enfants, dates, circonstances de la détention) reposent essentiellement sur le témoignage de la communauté et appellent la prudence. Nous les rapportons comme tradition, en attendant une corroboration archivistique systématique.
Au début des années 1960, le Skulener Rebbe parvint à quitter la Roumanie. Après un passage par Israël, il s'établit aux États-Unis, à Brooklyn, dans le quartier de Crown Heights puis dans l'orbite des grandes implantations hassidiques de New York. C'est là qu'il refonda sa cour, transplantant en Amérique la dynastie de Skulen et, avec elle, l'œuvre Chesed L'Avraham, désormais déployée comme institution de bienfaisance au service des familles juives nécessiteuses, des nouveaux immigrants et des enfants.
Le transfert du judaïsme hassidique d'Europe orientale vers Brooklyn, après la Shoah, est un phénomène historique bien attesté : c'est dans ces rues que se reconstituèrent, à partir de quelques survivants, des cours entières que la guerre avait failli anéantir. La dynastie de Skulen s'inscrit dans ce mouvement de résurrection des hassidismes en terre américaine. Le Rebbe y poursuivit son œuvre liturgique et caritative jusqu'à sa mort, survenue en 1982.
Sa succession revint à son fils, Yisrael Avraham Portugal (1923–2019), qui dirigea la cour de Skulen pendant près de quatre décennies. Réputé pour sa longévité et pour la même intensité de prière que son père, il perpétua Chesed L'Avraham et fit de Skulen l'une des cours hassidiques reconnues de Borough Park, à Brooklyn. À sa disparition en 2019, la direction passa à la génération suivante de la famille Portugal, assurant la continuité de la lignée.
Le cadre — émigration, refondation à Brooklyn, succession filiale — est probable et largement concordant avec l'histoire connue des dynasties hassidiques d'après-guerre ; les dates principales sont communément reçues, et nous les présentons comme telles.
Le patronyme Portugal et la fonction de médiation qu'exerça le Rebbe — intercédant auprès des pouvoirs, négociant la libération d'enfants, mobilisant des réseaux internationaux — invitent à une mise en perspective plus longue, que ce livre propose comme hypothèse de lecture et non comme filiation établie. L'histoire juive européenne a connu, du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle, la figure du Juif de cour (Hofjude), intermédiaire financier et diplomatique des princes, dont Selma Stern a dressé le portrait classique [Stern, 1950] et dont Yair Mintzker a réexaminé le destin le plus tragique à travers le procès de Joseph Süss Oppenheimer [Mintzker, 2017].
Le Skulener Rebbe n'appartient évidemment pas à ce monde de l'absolutisme baroque : il en est séparé par deux siècles et par toute la distance qui va d'un financier de prince à un maître hassidique sauveteur d'orphelins. Et pourtant, la mémoire collective juive a souvent rapproché ces figures d'intercession — ceux qui, en marge des communautés, parlent aux puissants pour sauver les leurs. La grande tradition de l'historiographie de la persécution, de Léon Poliakov [Poliakov, 1955] [Poliakov, 1951] à Hilberg [Hilberg, 1988], rappelle que la position d'intermédiaire fut toujours ambivalente : à la fois ressource de salut et exposition au danger. La détention du Rebbe sous le régime communiste illustre, toutes proportions gardées, cette ambivalence : celui qui intercède s'expose.
Nous offrons ce parallèle comme une conjecture méditative, un pont jeté entre la mémoire du nom Portugal et la longue histoire des médiateurs juifs — non comme une assertion généalogique.
La lignée Portugal (Skulen) offre, en une seule trajectoire, un condensé du destin juif au XXᵉ siècle : enracinement dans le monde hassidique de la Bessarabie et de la Bucovine ; engloutissement dans la catastrophe roumaine de la Shoah, dont Hilberg et Friedländer ont établi l'ampleur [Hilberg, 1988] [Friedländer, 2008] ; sauvetage héroïque des enfants survivants ; épreuve de la prison sous le communisme ; enfin, refondation et résurrection en terre américaine. La figure d'Eliezer Zusia Portugal, le Skulener Rebbe, condense cet arc tragique et lumineux : maître de prière et de chant, sauveteur d'orphelins, homme qui choisit la geôle plutôt que l'abandon.
L'historien doit ici reconnaître ses limites. Le cadre — persécutions roumaines, Transnistrie, répression communiste, émigration vers Brooklyn — est solidement établi par la recherche [Iancu, 1978] [Hilberg, 1988]. Mais le détail des actes individuels du Rebbe et de sa famille nous parvient surtout par la mémoire transmise de la cour et la littérature hagiographique. Un travail archivistique futur — registres roumains, dossiers de la Securitate, archives des organisations d'émigration et de sauvetage — permettrait sans doute de confirmer, de nuancer ou de préciser ce que la tradition a fidèlement gardé. En attendant, ce Grand Livre tient les deux fils sans les confondre : la mémoire d'un peuple qui se souvient de ses justes, et l'histoire qui, patiemment, en cherche les preuves.
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Sadigora (Bucovine)
XIXe s.
Affiliation spirituelle revendiquée à la tradition de Ruzhin-Sadigura, dont la dynastie skulener se réclame.
Skulen (Sculeni, Moldavie)
fin XIXe–début XXe s.
Bourgade de Sculeni sur le Prut (Bessarabie/Moldavie) qui donne son nom à la dynastie skulener ; berceau de la cour fondée par Eliezer Zusia Portugal.
Tchernovitz (Czernowitz, Bucovine)
début–milieu XXe s.
Région de Bucovine/Bessarabie où le Rebbe exerce son rabbinat avant la guerre.
Roumanie (Bucarest)
Shoah et après-guerre
Eliezer Zusia Portugal sauve des centaines d'enfants juifs orphelins de la Shoah ; ses activités lui valent l'emprisonnement par le régime communiste roumain.
Israël
fin années 1950
Étape migratoire après la libération et le départ de Roumanie, avant l'installation aux États-Unis.
Brooklyn (New York)
depuis 1960
Refondation de la cour skulener à Brooklyn (Crown Heights puis Boro Park/Williamsburg) ; dynastie poursuivie par son fils Yisrael Avraham Portugal.
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