Il est des familles où le nom lui-même est une mémoire. Chez les Maman de Sefrou — écrit longtemps « Ben Mamane » (מאמאן) —, ce nom porte, selon la tradition domestique, l'écho d'une ascendance illustre : celle de Maïmonide, Rabbeinu Moshé ben Maïmon, le « Grand Aigle » de tout Israël. C'est pourquoi la famille se désigne « de la maison du Rambam » (לבית הרמב"ם). Rien, dans une généalogie qui remonterait à plus de huit siècles, ne peut être tenu pour un fait établi ; mais cette conviction a structuré la conscience de soi d'une lignée qui compte, à Sefrou même, environ dix générations de rabbins, de juges (dayanim), de chefs de communauté et de saints.
Sefrou, que ses habitants juifs appelaient « le petit Jérusalem », fut le berceau de cette dynastie du XVIIe siècle jusqu'à nos jours. Les Maman y furent notaires du tribunal rabbinique et abatteurs rituels, présidents de la communauté et bienfaiteurs, cabalistes surnommés « l'Ange » (המלאך) et auteurs de commentaires. Deux de ces figures majeures partagent d'ailleurs ce surnom céleste, gage — aux yeux des leurs — d'une sainteté peu commune.
Ce Grand Livre s'appuie sur la chronique familiale « Am Ram » (עם ר"ם), composée par le Rav Dr Rafaël Amram Mamane à partir du kuntres « Tiferet banim avotam » de son père, le dayan Rabbi Yehoshoua Mamane, du livre « Kehilat Sefrou » et de manuscrits transmis d'ancêtre en ancêtre. Il s'efforce de distinguer partout ce que l'histoire documente — dates, fonctions, œuvres — de ce que la mémoire pieuse transmet avec ferveur : songes, prodiges et récits de sainteté, rapportés ici avec respect et à leur juste distance.
Selon la tradition familiale, les Maman se seraient d'abord appelés « Ben Maïmoni », c'est-à-dire « fils de Maïmon » — le nom du père de Maïmonide. Avec les siècles, l'usage abrégea l'appellation en « Ben Mamane », avant que les dernières générations n'en laissent tomber la particule « ben » pour ne garder que « Maman ». Dans les ketoubot (contrats de mariage) et les guittin (actes de divorce), on continue pourtant d'écrire « Ben Mamane », et certains scribes se contentent d'un noun final surmonté d'un point. Cette particule « ben », issue de l'arabe « ibn » — comme chez les Ibn Ezra, Ibn Danan ou Ibn Tsour —, était un titre d'honneur pour les familles ayant vécu en Espagne sous domination musulmane ; le temps en fit disparaître l'aleph.
Le Musée de la Diaspora de Tel-Aviv rattache le nom Maman à la ville espagnole de Maïmane, où des juifs vivaient dès le XIe siècle ; il est attesté comme nom juif en Espagne dès le XIVe siècle et au Maroc à partir du XVIe. Ses variantes — Ben Maïmone, Ben Mamane, Mamane, Mama, Mamani, Maïmone — dessinent la carte d'un exil. Chassée d'Espagne, la famille se concentra surtout à Marrakech, Meknès, Fès et Sefrou.
Au cœur de cette mémoire, une conviction : la descendance de Maïmonide, lui-même réputé issu du roi David. La tradition veut que des anciens de Safed et de Tibériade aient confirmé cette ascendance, par le témoignage rapporté du Rabbin Shlomo Ohana, émissaire (chadar) venu de Terre sainte au Maroc. L'historien gardera la prudence que commande une filiation aussi lointaine — nulle preuve documentaire ne l'établit ; mais il notera que le Rav Rafaël Abou, fondateur des écoles Ozar Hatorah, citait bien les Ben Mamane de Sefrou parmi les grandes familles rabbiniques du Maroc.
Le premier membre assurément connu de la lignée à Sefrou est le Rav Shalom Ben Mamane, qui vécut à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles. Sage de la ville, il exerçait comme notaire (sofer) au tribunal rabbinique et comptait parmi les abatteurs rituels (shohatim) les plus experts de sa génération. Son nom a franchi le seuil de sa communauté : l'ouvrage halakhique « Avné chaïch » le mentionne à propos d'une question de chehita, et le « Divrei Mordehai » rapporte des questions qu'il adressa à son auteur — signe qu'il dialoguait déjà avec les décisionnaires de son temps.
Son fils, le Rav Shlomo Ben Mamane, s'imposa au XVIIIe siècle comme président de la communauté juive de Sefrou, ce que la tradition nomme « Président d'Israël ». Homme de bonté et de générosité, il se dévoua à la tsedaka et à la collecte de fonds pour les institutions religieuses de Terre sainte ; des lettres conservées attestent ses liens avec les rabbins d'Eretz Israël. Ce souci de la Terre promise deviendra une constante de la maison Maman.
À la génération suivante, le Rav Yehoshoua Haim Aaron Ben Mamane (mort en 1858) porta la famille à un sommet. Grand rabbin, poète et commentateur, il présida à son tour la communauté. Sa richesse et sa sagesse l'avaient désigné pour cette charge ; il en paya le prix. Pour avoir pris la défense des juifs et s'être opposé au gouverneur de la ville, il fut emprisonné et torturé, ses biens et ses terres confisqués. La mémoire familiale garde l'image de cet homme passant toute la fête de Souccot dans sa souccah, entouré de ses livres. De lui allait naître celui que l'on appellerait « l'Ange ».
Avec le Rav Rafael Ben Mamane, la dynastie trouve sa figure fondatrice la mieux documentée. Né le 25 Nissan 5570 (1810) à Sefrou et mort le 27 Sivan 5623 (1863), ce mohel, commentateur et cabaliste fut dayan puis président du tribunal rabbinique de la ville, et riche commerçant — ses affaires le conduisirent jusqu'à Gibraltar. Élève de son père Yehoshoua Haim Aaron et du Rav Amor Abitbol, qui le nomma juge, il reçut la Cabale du Rav Haim Bohbot aux côtés du Rav Rafael Moshe Elbaz. Sa fortune, il la mit au service de la Terre d'Israël et des maisons d'étude. On le surnomma « l'Ange Rafael ».
Ses mariages scellèrent l'alliance des Maman avec deux grandes familles rabbiniques. De sa première épouse, Esther, fille du Rav Shmouel Elbaz et sœur du Rav Rafael Moshe Elbaz — que le couple recueillit orphelin et éleva —, naquit le Rav Yossef. Devenu veuf, il épousa Jamilla, fille du Rav Zikri Messas et sœur des Rav Shalom, David et Haim Messas ; leur fils Elyahou mourut à dix-sept ans. Ainsi se nouèrent avec les Elbaz et les Messas des liens que les générations prolongeraient.
Son fils unique, le Rav Rahamim Yossef (1839-1906), grand talmudiste, Rosh Yeshiva et poète, refusa par humilité les charges de Grand Rav et de juge, préférant la prière et l'étude ; il laissa notamment le « Hirga Deyoma ». Son fils unique à son tour, le Rav Rafael Amram (né le 20 Nissan 5635 / 1875), cumula presque toutes les fonctions de la communauté : chef des shohatim, mohel, trésorier de la ville trente années durant, tuteur (apotropos) des orphelins et des veuves, dayan nommé en 5664 (à trente-deux ans) et Rosh Yeshiva d'une maison d'étude plus tard appelée « Porat Yossef ». Guérisseur, il fabriquait lui-même le vaccin contre la variole. Lui aussi fut nommé « l'Ange ».
La maison Maman fut d'abord une maison de plume. De génération en génération, ses maîtres ont commenté l'Écriture et le Talmud, chanté la louange et consigné la loi. Le Rav Rafael Ben Mamane laissa le « Yad Ramah », riche recueil de commentaires, et le « Mahalal El », florilège de louanges et de poèmes ; la tradition le range parmi les cabalistes, à l'égal de son descendant homonyme surnommé lui aussi « l'Ange ».
Son fils Rahamim Yossef fut peut-être le plus fécond des poètes de la lignée. Outre le « Hirga Deyoma » — commentaires bibliques et talmudiques dont le titre, entendu comme « grain de poussière dans un rayon de soleil », dit assez l'humilité —, il composa le « Vayougad LeYossef », explication de la Haggadah de Pessah, ainsi que les recueils de louanges « Shirat Hayam » et « Tsirat Mar-Yam ». Choisi comme officiant de la communauté pour la ferveur de ses prières, il fit de la parole liturgique un art.
C'est toutefois le Rav Yehoshoua Ben Mamane qui donna à la famille son œuvre la plus vaste. Dès ses vingt-huit ans il publia « Yad Haroutsim » ; suivirent « Nitsotsei Or », « Mitspé Yehoshoua », « Chaar Yehoshoua », « Chevet Sofrim », et surtout les sept tomes de l'« Emek Yehoshoua », que couronnèrent le prix de Jérusalem, celui de Tel-Aviv et celui de la fondation Rav Kook, et que loua le Rav Ovadia Yossef. Deux ouvrages restèrent inédits : « Sédé Yehoshoua » et « Névé Yehoshoua ». À la dynastie il consacra le kuntres « Tiferet banim avotam », matrice de la chronique « Am Ram » que composerait son fils. Longtemps ces écrits demeurèrent des manuscrits, transmis de père en fils avec les portraits des ancêtres qui ornaient la bibliothèque familiale ; c'est ce trésor que le dayan Yehoshoua remit à son tour à ses enfants. Ainsi la famille écrivit-elle, de sa propre main, sa mémoire, et la garda comme un héritage.
La mémoire des Maman est peuplée de prodiges, que la piété rapporte comme autant de preuves de sainteté et que l'historien recueille pour ce qu'ils sont : des récits de dévotion. Le plus saisissant est attribué au Rav Rafael, « l'Ange » : les récits de sainteté racontent qu'il aurait consigné de sa propre main une vision prophétique du monde à venir et de la résurrection des morts. Une figure angélique l'y initie aux mystères — la poussière qui devient eau, une « pierre rampante » en forme de serpent, l'arbre de la connaissance et l'arbre de vie croissant dans une fiole sous les eaux d'un fleuve de l'Éden à trois têtes —, avant les scènes du Jugement, du déluge et du feu, et la séparation de l'âme lumineuse d'avec le corps noirci.
Autour de sa personne, d'autres récits se pressent. Un soir de Chavouot, dit-on, tandis qu'il étudiait la Cabale, un fidèle dut reculer devant le feu et la présence divine (Chékhina) emplissant la pièce. À Gibraltar, les femmes de son auberge auraient dit n'avoir jamais connu pareille pudeur. Après sa mort, un feu céleste serait tombé sur sa tombe, que le Rav Elisha Zini identifia et fit rénover ; et sa veuve Jamilla, devenue paralysée, aurait retrouvé l'usage de ses jambes après avoir prié sur elle.
La tradition prête à ses descendants des grâces semblables : les prières de Rahamim Yossef sauvant une femme lors d'un accouchement dangereux ; deux anges débattant des mérites de Rafael Amram, gravement malade à soixante et un ans, pour lui accorder quinze années de vie encore. On raconte enfin qu'après le départ des Maman, la maison familiale de Sefrou, tenue pour trop sainte, aurait été — à la suite d'événements funestes puis d'un songe — classée site sacré par le gouvernement. Ces récits, la mémoire les garde ; ce Grand Livre les rapporte avec respect, sans les confondre avec l'histoire.
La dernière grande vague d'émigration porta les Maman de Sefrou vers la Terre d'Israël, accomplissant l'attachement séculaire de la famille à Sion. La figure de ce passage est le Rav Yehoshoua Ben Mamane, né à Sefrou en 5678 (1918). Reçu premier de son concours à vingt-huit ans, il fut juge à Safi, vice-président du tribunal de Rabat (1953), président de celui de Marrakech (1964-1967) ; en vingt-deux ans de charge au Maroc, il ne délivra, rapporte-t-on, qu'un seul acte de divorce. Passé en Israël, il fut Rav de Naharya, juge à Beer Sheva (1988), puis membre de la Cour suprême rabbinique de Jérusalem. Il correspondait avec le Grand Rabbin Rav Ben-Zion Meir Hai Ouziel et comptait le Rav Chalom Messas parmi ses amis, prolongeant l'alliance ancienne des deux familles.
Son frère aîné, le Rav Yossef (1912-2002), enseignant, shohet et juge nommé par le tribunal de Rabat en 1953, exerça à Ouazane avant de monter en Israël en 1963 ; leur mère Estherilia s'établit à Hedera. Ainsi la maison de Sefrou se transplanta-t-elle, tout entière, en Eretz Israël.
La lignée s'y est perpétuée, et jusqu'en France. Des fils du Rav Yehoshoua, Shlomo Ephraim étudia à la yeshiva d'Aix-les-Bains ; Rafael Amram, docteur, devint l'auteur de la chronique « Am Ram » et dirige le centre spirituel Yad-Ramah, nommé d'après son aïeul ; Avraham Michael anime le centre « Torah et Hessed Am-Ram ». À la génération suivante, ses petits-fils et arrière-petits-fils — les Rav Noam Moshe et Ariel Mamane, ou encore, par ses filles, les Rav Yair Yehouda ben Menahem et Haim David Shoushan — enseignent et jugent à Haïfa, à Jérusalem et ailleurs. La chaîne des maîtres, de Sefrou à la Terre promise, ne s'est pas rompue.
Au terme de ce parcours, une image s'impose : celle d'une transmission ininterrompue. La famille Maman aimait à se reconnaître dans le dicton du Talmud (Baba Metsia 85a) selon lequel, lorsque trois générations successives de talmidei hakhamim se « voient » l'une l'autre, la Torah ne cesse plus de leur descendance. De Rav Shalom, notaire du tribunal de Sefrou, jusqu'aux rabbins et juges d'Israël d'aujourd'hui, cette promesse semble s'être accomplie sur une dizaine de générations.
Qu'ils aient ou non descendu de Maïmonide — et cela, l'histoire ne le tranchera pas —, les Maman ont fait de cette conviction une exigence : se montrer dignes du « Grand Aigle ». Ils l'ont honorée en maîtres de la loi et de la prière, en cabalistes que l'on disait « anges », en bienfaiteurs de la Terre sainte, en juges d'une intégrité restée proverbiale. Leur nom, contracté au fil des siècles de « Ben Maïmoni » à « Maman », condense à lui seul cette fidélité à l'origine.
Ce Grand Livre doit l'essentiel de sa matière à la monographie « Am Ram » (עם ר"ם) du Rav Dr Rafaël Amram Mamane, elle-même nourrie du kuntres « Tiferet banim avotam » de son père, le dayan Rabbi Yehoshoua Mamane, du livre « Kehilat Sefrou » et des manuscrits des ancêtres. Le titre même est un acronyme : « ר"ם » renvoie à Rafaël Mamane, tandis que « Am Ram » se lit « peuple élevé » — l'hommage d'un petit-fils à l'aïeul dont il porte le nom. Cette chronique a été sérialisée et rendue accessible par la bibliothèque numérique d'Elie Pilo, sur moreshet-morocco.com. Que ces gardiens de la mémoire séfarade en soient ici remerciés : sans eux, l'histoire des Maman de Sefrou, « le petit Jérusalem », serait demeurée dans l'ombre des manuscrits familiaux.
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