Le nom de Donnolo appartient à cette strate profonde et souvent méconnue de l'histoire juive : celle des communautés hellénophones et gréco-italiques qui, aux confins de l'Empire byzantin, entretinrent une vie savante d'une richesse insoupçonnée. Loin des grands foyers de Babylonie, de Kairouan ou de Cordoue, l'Italie méridionale du Xe siècle — les Pouilles, la Calabre, la terre d'Otrante — abrita une judéité vivante, cultivée, tour à tour prospère et éprouvée par les razzias, dont Shabbetaï Donnolo demeure la figure la plus lumineuse.
<cite index="1-1,1-2">Shabbethai Donnolo (913 – c. 982) était un médecin et écrivain juif gréco-italien traitant de médecine et d'astrologie, né à Oria, en Apulie.</cite> Il occupe une place singulière dans l'histoire intellectuelle : à la fois praticien de l'art médical, astrologue, exégète et penseur du cosmos, il incarne cette figure du savant total que le haut Moyen Âge juif produisit rarement en Occident chrétien. Son œuvre constitue, comme l'a résumé la recherche italienne récente, un effort de conciliation : <cite index="4-1">Donnolo est un néoplatonicien qui cherche à concilier le néoplatonisme avec la tradition rabbinique — un médecin et astrologue qui subit les influences de l'astrologie gréco-byzantine, de la tradition arabo-babylonienne, et cherche à les concilier avec la tradition cosmologique du Talmud.</cite>
Ce Grand Livre ne prétend pas reconstituer une « dynastie » Donnolo au sens généalogique — les archives byzantines et hébraïques du Xe siècle sont trop lacunaires pour cela. Il s'attache plutôt à honorer un nom, un patronyme dont l'étymologie même trahit le carrefour culturel où il naquit, et à retracer, à travers la vie et l'œuvre d'un homme, le destin d'une communauté et d'une manière d'être juif entre Byzance, l'Islam et le monde latin. Nous distinguerons scrupuleusement, tout au long de ces pages, ce que l'archive établit, ce que la tradition transmet, et ce que la conjecture éclaire.
Pour comprendre Donnolo, il faut d'abord comprendre le sol qui le vit naître. Oria — la Hurya des sources hébraïques — était au Xe siècle une petite cité fortifiée des Pouilles, alors intégrée aux marges de l'Empire byzantin restauré en Italie méridionale après la reconquête léonienne. Cette région, le thème de Longobardie, formait une zone frontalière disputée entre Byzance, les principautés lombardes et les émirats musulmans de Sicile et d'Afrique du Nord.
La communauté juive d'Oria y était ancienne et renommée. Elle produisit, outre Donnolo lui-même, la lignée savante des Ahima'ats, dont la fameuse chronique familiale (le Megillat Ahima'atz, composée en 1054) constitue notre principale source narrative sur cette judéité. Ces communautés hellénophones lisaient l'hébreu, priaient selon un rite propre (le minhag dit « romaniote » ou italien), et cultivaient poésie liturgique, halakha et sciences. Comme le rappellent les travaux consacrés aux Juifs de l'Empire byzantin, ces populations vécurent une histoire faite d'alternances entre tolérance impériale et vagues de persécution, notamment sous les empereurs qui tentèrent des conversions forcées [Σαββίδης, 2001].
L'existence même de savants comme Donnolo confirme que l'Italie byzantine ne fut pas un désert intellectuel juif. <cite index="7-1">Donnolo est l'un des plus anciens auteurs juifs traitant de médecine, et l'un des rares savants juifs de l'Italie méridionale à cette époque reculée.</cite> Cette rareté n'est pas signe d'isolement mais de position charnière : Oria recevait les courants venus de l'Orient grec, de l'Afrique musulmane et de l'Occident latin, et les refondait dans une synthèse originale — dont l'œuvre de Donnolo est le monument le plus achevé.
La biographie de Donnolo nous est connue par un document exceptionnel pour l'époque : une esquisse autobiographique qu'il inséra lui-même dans le préambule de son grand œuvre. <cite index="3-4,3-5">Les détails connus de sa vie proviennent d'une notice autobiographique placée dans la préface de son ouvrage.</cite> Cette rareté documentaire fait de lui l'un des premiers Juifs médiévaux d'Occident à nous laisser un récit de soi.
L'événement fondateur de son existence fut un traumatisme collectif. <cite index="1-3,1-4">Lorsqu'il eut douze ans (le 4 juillet 925), il fut fait prisonnier par les Arabes sous la conduite de l'émir fatimide Abu Ahmad Ja'far ibn 'Ubaid, mais fut racheté par ses parents à Otrante, tandis que le reste de sa famille était emmené à Palerme et en Afrique du Nord.</cite> Cette razzia contre Oria — l'un des épisodes récurrents de la guerre de course qui ravageait les côtes byzantines — dispersa sa parenté et le marqua durablement. Le rachat des captifs (pidyon shevuyim), obligation cardinale de la solidarité juive, lui rendit la liberté ; mais l'exil de ses proches vers le monde islamique illustre à quel point ces communautés vivaient sous la menace permanente.
De cette épreuve, le jeune Shabbetaï tira une vocation. <cite index="1-5">Il se tourna vers la médecine et l'astrologie pour gagner sa vie.</cite> Il consacra dès lors sa vie à l'acquisition d'un savoir cosmopolite, apprenant auprès de maîtres de diverses traditions et compilant patiemment les connaissances médicales et astronomiques accessibles dans le creuset qu'était l'Italie du Sud. Sa longue existence — près de sept décennies — s'acheva vers 982, laissant une œuvre dont l'influence dépassa de loin les frontières de sa cité natale.
L'apport le plus tangible et le mieux documenté de Donnolo relève de l'histoire de la médecine. Son traité, connu sous le nom de Sefer ha-Yaqar (« Le Livre précieux »), occupe une position inaugurale. <cite index="6-1,6-2">Donnolo se fonde sur des sources gréco-latines pour écrire ce qui est connu aujourd'hui comme le « Sefer ha-Yaḳar » (Le Livre Précieux) ou encore le Sefer HaMirkachot (Le Livre des Remèdes), qui contient un antidotarium, c'est-à-dire une description de plus de cent remèdes et la façon de les préparer à partir de plantes médicinales.</cite>
L'originalité de l'entreprise tient à sa langue et à ses sources. <cite index="8-1,8-2">La science médicale de Donnolo se fonde sur des sources gréco-latines ; un seul nom de plante arabe y apparaît.</cite> Cet ancrage occidental le distingue nettement des grands médecins juifs contemporains du monde islamique, qui puisaient dans les traductions arabes de Galien et d'Hippocrate. Donnolo, lui, travaillait à partir du matériau grec et latin disponible en Italie byzantine.
Le manuscrit ayant conservé ce texte est lui-même un objet précieux pour les historiens. <cite index="8-1">Ce qui subsiste de son œuvre médicale, le Sefer ha-Yaḳar (Livre précieux), fut publié par Moritz Steinschneider au XIXe siècle.</cite> La copie de référence, conservée à la Bibliothèque Médicis-Laurentienne de Florence, contient précisément cet antidotaire, recueil de directives pratiques pour la préparation des racines médicinales. On notera toutefois que la critique moderne s'est montrée prudente sur l'attribution : <cite index="9-1,9-2">la paternité donnolienne de deux autres écrits (la Pratica et la Baraita de-mazzalot) est très incertaine, et plus encore celle du prétendu Antidotarium mentionné dans le Sefer hamirqahot, mention elle-même douteuse et fruit d'interpolations.</cite> Ce chapitre relève donc de l'histoire établie quant au noyau du traité, tout en réservant la question des œuvres périphériques.
Si le Sefer ha-Yaqar fait de Donnolo un pionnier de la médecine hébraïque, le Sefer Hakhmoni (« Le Livre du Sage ») est son véritable opus magnum, l'œuvre où se déploie toute l'ampleur de sa pensée. Il s'agit d'un commentaire du Sefer Yetsirah (« Livre de la Création »), l'un des textes fondateurs de la spéculation cosmologique et mystique juive.
La structure de l'ouvrage témoigne d'une architecture savante réfléchie. <cite index="5-1">Le Sefer Hakhmoni se compose de trois sections principales : d'abord une esquisse autobiographique complète accompagnée d'un poème rimé et d'une table d'éphémérides — l'une des premières réalisées en hébreu, « photographiant » le ciel tel qu'il apparaissait depuis un parallèle de l'Italie méridionale (très probablement la région de Rossano Calabro) ; la deuxième partie est un commentaire de Genèse 1,26 (« Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance ») ; tandis que la troisième et dernière partie commente le Sefer Yetsirah.</cite>
L'auteur y datait précisément ses observations astronomiques. La tradition savante rapporte que Donnolo <cite index="6-3">y expose la position des astres au mois d'eloul 946.</cite> Cette précision fait du Hakhmoni un document rare pour l'histoire de l'astronomie juive médiévale. Le fil conducteur de l'ouvrage est la doctrine de la correspondance entre le microcosme — l'homme — et le macrocosme — l'univers, thème central que la recherche a mis en lumière à travers l'étude du sang comme lien entre ces deux ordres dans le commentaire donnolien [Lacerenza, via Cairn]. Commentant le verset de la création de l'homme « à l'image de Dieu », Donnolo y voyait la clef d'une anthropologie cosmique où le corps humain reflète l'ordre des sphères.
Le Sefer Hakhmoni fut édité et étudié de longue date par l'érudition moderne, notamment dans les travaux publiés à Florence sous le titre Il commento di Sabbatai Donnolo sul Libro della creazione, puis, plus récemment, dans l'édition critique italienne annotée procurée par Piergabriele Mancuso [Segol, 2012].
Le patronyme lui-même est une clef d'interprétation. <cite index="3-3">Le nom Donnolo est d'origine grecque, mais il est répandu chez les Juifs sous sa forme arabe « Dunash ».</cite> Ce détail onomastique résume la condition de son porteur : un Juif hellénophone dont le nom fait écho au monde arabe, vivant en terre byzantine et écrivant en hébreu. Peu de figures illustrent aussi bien la nature intrinsèquement plurielle de la culture juive médiévale, cette « symbiose » entre les mondes que la recherche a analysée pour l'aire islamique et dont l'Italie byzantine offre un pendant [Wasserstrom, 1995].
Sur le plan linguistique, l'apport de Donnolo à l'hébreu fut considérable. La tradition philologique retient qu'<cite index="6-4">un grand nombre de mots hébreux apparaissent pour la première fois chez lui.</cite> Contraint de dire en hébreu des réalités médicales, astronomiques et cosmologiques que la langue sacrée n'avait jamais eu à exprimer, il forgea un vocabulaire technique nouveau — travail de créateur de langue autant que de savant.
Sa pensée, enfin, procède d'une confrontation assumée des héritages. <cite index="4-1">Il subit les influences de l'astrologie gréco-byzantine et de la tradition arabo-babylonienne, et cherche à les concilier avec la tradition cosmologique du Talmud.</cite> Cette entreprise de synthèse le rapproche des courants néoplatoniciens tout en le maintenant fermement dans l'orthodoxie rabbinique. La postérité kabbalistique lui a d'ailleurs reconnu une place : Gershom Scholem, dans son étude des origines de la Kabbale, comptait Donnolo parmi les premiers commentateurs du Sefer Yetsirah, dont l'interprétation se distinguait de celle de Saadia Gaon [Segol, 2012]. Ce chapitre relève de l'intersection, car ici la tradition transmise — l'image du sage conciliateur — se trouve confirmée et nuancée par l'analyse philologique et historique.
La mémoire de Donnolo a connu des fortunes contrastées. Longtemps réduit à une notice dans les histoires de la médecine, il fut redécouvert par l'érudition juive du XIXe siècle, en particulier grâce à Moritz Steinschneider, qui édita son traité médical et le réinscrivit dans l'histoire des sciences juives. Le XXe siècle, avec les travaux d'Andrew Sharf sur l'univers de Donnolo, puis les recherches italiennes de Giancarlo Lacerenza et de Piergabriele Mancuso, a restitué toute la complexité du personnage.
Sa cité natale a fait de lui un emblème identitaire. Les manifestations culturelles contemporaines d'Oria célèbrent régulièrement sa figure, ainsi que l'attestent les comptes rendus de la vie juive italienne rapportant les hommages rendus au savant lors de journées d'étude consacrées à la nouvelle édition critique du Sefer Hakhmoni. La transmission de son héritage relève ainsi autant de l'histoire savante que de la mémoire vive d'un lieu.
Sur le terrain généalogique, il convient d'être honnête : les sources ne permettent pas de suivre une descendance nommée « Donnolo » à travers les siècles. Le nom se rattache plutôt à la nébuleuse onomastique méditerranéenne — les Dunash, Dana, Donati — dont les ramifications, du monde byzantin aux diasporas séfarade et italienne de la Renaissance puis de l'Empire ottoman, restent l'objet d'enquêtes ouvertes [Bonfil, 1994]. La mémoire du nom Donnolo est donc avant tout celle d'une œuvre et d'un homme-carrefour, plus que d'une lignée biologique continue — distinction que ce Grand Livre revendique comme un principe d'honnêteté historique.
Au terme de ce parcours, la figure de Shabbetaï Donnolo se dégage avec une netteté remarquable pour un homme du Xe siècle. Enfant rançonné au sortir d'une razzia, il fit de la catastrophe une vocation ; savant d'une petite cité des Pouilles, il devint le premier auteur médical de langue hébraïque conservé et l'un des plus anciens commentateurs du Sefer Yetsirah. Son œuvre — le Sefer ha-Yaqar pour la médecine, le Sefer Hakhmoni pour la cosmologie — témoigne d'une intelligence capable de tisser ensemble les fils grec, arabe, latin et talmudique en une trame originale.
Le nom de Donnolo n'est donc pas celui d'une dynastie au sens strict, mais celui d'un moment et d'un lieu : l'instant où la judéité byzantine d'Italie méridionale, à la lisière de trois civilisations, produisit un savant total. Sa postérité tient moins à une descendance qu'à une filiation intellectuelle — celle des créateurs de langue, des médecins-philosophes et des exégètes du cosmos. En cela, le « Grand Livre » de Donnolo est celui d'un héritage de pensée, transmis de manuscrit en manuscrit jusqu'aux éditions critiques d'aujourd'hui, et toujours vivant dans la mémoire de la ville d'Oria.
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Oria
Xe s. (né v. 913)
Shabbetai Donnolo naît à Oria (Pouilles), foyer d'une communauté juive byzantine réputée, décrite dans la Chronique d'Ahimaaz.
Otrante
vers 925
Lors du raid arabe de 925 sur Oria, Donnolo est fait captif ; les prisonniers juifs sont emmenés vers les ports de rachat, dont la zone d'Otrante/Tarente en Pouille méridionale.
Palerme
vers 925–926
Selon la tradition rapportée, ses proches capturés furent conduits vers les marchés d'esclaves d'Afrique du Nord et de Sicile (Palerme) ; le jeune Shabbetai fut racheté et libéré à Otrante.
Calabre
Xe s.
Après le déclin d'Oria, l'Italie méridionale byzantine (Calabre et Pouille) devient le cadre de vie et d'activité de Donnolo, mort vers 982.
Rossano
milieu Xe s. (v. 940–970)
Donnolo exerce comme médecin et astrologue en Calabre, notamment à Rossano ; il y côtoie saint Nil et rédige le Sefer ha-Yakar (traité médical) et le Sefer Hakhmoni.
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