La famille Chelouche (שלוש) appartient à cette constellation de lignées séfarades dont l'histoire relie les rives de la Méditerranée : l'Afrique du Nord d'un côté — Oran en Algérie, le Maroc — et de l'autre la Terre d'Israël, où elle s'établit à Jaffa avant de compter parmi les bâtisseurs de la première ville hébraïque, Tel-Aviv. À cette double géographie s'ajoute une troisième, orientale : par le mariage d'Aharon Chelouche avec Sarah née Baruch Matzliah, native de Bagdad, la maison de Jaffa mêle l'héritage maghrébin à celui de la Babylonie juive.
Ce Grand Livre repose presque entièrement sur une source d'exception : les mémoires autobiographiques de Yosef Eliyahou Chelouche, Parashat Hayaï 1870-1930 (פרשת חיי — « Le récit de ma vie »), sérialisées sur la bibliothèque numérique moreshet-morocco.com. Né en 1870 dans la vieille ville de Jaffa, natif du pays (יליד הארץ) et parfaitement arabophone, l'auteur se présente comme un témoin direct de la vie du Yishouv hébreu de Jaffa depuis ses origines. Son témoignage est complété par l'étude de Mordechai Naor sur Avraham Moyal, qui situe les Chelouche parmi les familles maghrébines pionnières de la ville.
Ce récit familial est traversé par deux registres que l'on s'efforcera de distinguer avec soin. D'un côté, les faits historiques : les dates, les métiers d'orfèvre et de changeur, les achats de terres, la fondation de quartiers, les fonctions communautaires. De l'autre, les récits transmis et les légendes que le mémorialiste rapporte lui-même — parfois en les qualifiant expressément d'aggada — comme l'enlèvement providentiel de l'enfant Yosef Eliyahou. Fidèle à la démarche de zakhor.ai, ce livre rend l'un et l'autre avec respect, sans jamais les confondre.
Les racines de la branche de Jaffa plongent dans le Maghreb. Aharon Chelouche, tête de cette lignée, naquit à Oran, en Algérie, avant de venir s'établir à Jaffa. Mais la mémoire familiale conserve aussi une origine marocaine, transmise à travers un épisode douloureux : la grand-mère paternelle de Yosef Eliyahou et ses fils montèrent du Maroc vers la Terre d'Israël, et deux d'entre eux, Yossef et Eliyahou, se noyèrent en mer au large de Haïfa au cours de cette aliyah. C'est en leur mémoire que l'enfant né en 1870 reçut le double prénom de Yossef Eliyahou. La grand-mère, qui l'éleva avec tendresse, ne survécut guère à son départ pour Beyrouth : la source rapporte qu'elle tomba malade de chagrin et mourut.
À cette ascendance nord-africaine, la maison Chelouche joignit un héritage oriental. Aharon épousa Sarah née Baruch Matzliah, native de Bagdad, femme pieuse dont on disait qu'elle se levait avant l'aube pour préparer lumière et café aux savants venus étudier chez elle. De cette union naquit à Jaffa, en 1870, Yosef Eliyahou.
Les Chelouche ne furent pas des nouveaux venus isolés. Selon l'étude de Mordechai Naor consacrée à Avraham Moyal, la famille comptait parmi les lignées juives « occidentales » — c'est-à-dire maghrébines — déjà installées à Jaffa, qui accueillirent les immigrants marocains et algériens. On la cite aux côtés des familles Ben-Shimol, Matalon, Abutbul et Shirozin. Cette même source rappelle qu'un Avraham Chelouche fut, vers 1855, chef (rosh ha-kehila) de la communauté juive de Jaffa, jusqu'à passer le relais à Aharon Moyal, dont la famille venait d'arriver et qu'il avait lui-même accueillie. Dès le milieu du XIXe siècle, le nom Chelouche était donc lié à la direction de la petite communauté juive de la ville.
Aharon Chelouche (רבי אהרן שלוש) fut, dans le Jaffa des années 1870-1880, l'un des orfèvres-argentiers (tsoref kessef) et changeurs (halfan) les plus réputés. Son métier ne connaissait pas de frontières : il fondait l'or et l'argent et les expédiait à la maison Samuel Montagu, à Londres, les paiements transitant par Constantinople et Beyrouth. Le mémorialiste conserve le souvenir de la crise monétaire qui secoua Jaffa vers 1878 — l'affaire des pièces bashlik et uzri —, à l'occasion de laquelle Aharon fit fortune.
Cette prospérité lui permit de devenir un pionnier de l'achat de terres. Il acquit les terrains sablonneux sur lesquels s'élevèrent une part décisive du Jaffa juif moderne : Neve Tzedek, Neve Shalom, des parties de Mahaneh Yehuda et de Mahaneh Yosef, ainsi que le quartier qui porte aujourd'hui son nom, la Shkhunat Aharon, et le moshav yéménite Mahaneh Yisrael, dit Karton. Certaines de ces acquisitions, il les mena seul ; d'autres en association avec Haïm Amzalak, consul britannique, et Yosef Moyal. Le littoral de Jaffa fit l'objet d'un litige de trente ans avec le chrétien Tanous Nassar.
Homme de foi autant que de négoce, Aharon fit de sa maison de la vieille ville un véritable centre communautaire : elle servait de synagogue privée, de beit midrash pour les savants et de maison d'accueil pour les voyageurs juifs. Il exerça la charge de gabbai, responsable communautaire, et fut notamment nommé — avec Rabbi Yehuda Halevi — gabbai du verger que Moshe Montefiore avait acheté près de Jaffa. Par le commerce, la terre et la piété, il posa les fondations matérielles sur lesquelles s'élèverait l'œuvre de son fils.
Autour de l'enfance de Yosef Eliyahou Chelouche s'est nouée l'une des histoires les plus célèbres du vieux Jaffa, que le mémorialiste rapporte lui-même avec un mélange d'émotion et de distance critique. Enfant, dormant dans le giron de sa grand-mère et portant le nom de ses deux oncles noyés, il fut, en tamouz 1880, alors âgé de dix ans, attiré hors de la ville par un Maghrébin qui se prétendait envoyé par son père. La tradition transmise raconte qu'il fut mené dans le désert, derrière Mikveh Israel, puis sauvé au crépuscule par le vieux Israël Simhon — que l'auteur décrit « comme le prophète Élie, comme un ange rédempteur et sauveur ». Le mémorialiste s'émerveille de l'enchaînement providentiel qui permit sa délivrance : c'est en cherchant son âne égaré que Simhon découvrit l'enfant.
Les récits de la ville amplifièrent l'événement. On disait que le ravisseur était un « Maghrébin sorcier », que toute la cité — kaïmakam, soldats, habitants juifs et arabes — s'était lancée à sa recherche, et que les rabbins, réunis autour de l'arche ouverte de la synagogue, avaient récité les prières de Yom Kippour pour son retour. Le ravisseur, identifié par l'enfant, fut condamné à la prison à vie, puis, malade et mourant, gracié par le père à condition d'être banni de Jaffa.
L'auteur va plus loin dans le cadrage : il qualifie expressément de légende (aggada) tissée de l'imaginaire oriental la croyance selon laquelle un enfant portant une « veine verte » entre les yeux pouvait enrichir son ravisseur, conduit au désert pour y faire jaillir l'or avant d'être enseveli dans le sable. Le vrai motif de l'enlèvement, reconnaît-il, demeura une énigme.
Le père de Yosef Eliyahou, chef du comité de la communauté (ראש הועד) et banquier, prolongea la vocation de la maison familiale. Orfèvre-joaillier tenant boutique à Jaffa, il comptait parmi les notables de la communauté juive et entretenait des relations étroites avec le kaïmakam ottoman et les consuls — l'Anglais Haïm Amzalag, le représentant de la Perse Yossef Bey Moyal. Au-dessus de sa boutique, attenant à la synagogue, un beit midrash accueillait les rabbins résidents et de passage, où l'homme pieux passait ses soirées à étudier. La maison servait de foyer d'hospitalité communautaire, où l'on offrait sans compter le café, le thé et les mets aux nombreux hôtes.
Cette hospitalité prit une portée historique. En 1882, la maison Chelouche hébergea gratuitement les premiers pionniers de la Première Aliyah — Hovevei Tsion venus de Russie et de Roumanie, puis les premiers Biluïm —, le père leur cédant deux chambres et la galerie de sa demeure pour y mener l'œuvre sioniste qui préparait la fondation de Rishon-le-Sion, refusant toute rémunération.
Le père fut aussi cofondateur du quartier de Neve Tzedek : avec Blattner, Stein, Rokach et Israël Perlkrot, il organisa la construction de logements sur les terres familiales, refusa le prix des terrains — environ cent napoléons d'or — et le consacra à bâtir une synagogue. Chef du comité, banquier, il devint l'agent exclusif de la compagnie ferroviaire française Jaffa-Jérusalem, dirigée par Bonfos. C'est dans cette maison profondément tournée vers l'étude et le service communautaire que se scella, à Pessah 1887, l'alliance matrimoniale avec les Moyal, autre grande famille marocaine de Jaffa.
Marié vers 1887, à dix-sept ans, à Freha (Simha) Moyal — la dot de quatre cents demi-napoléons étant remise par le vieux Aharon Moyal —, Yosef Eliyahou entra dans la vie active sous la conduite de son cousin Yehouda Karsenti. Il débuta comme changeur de monnaie en 1887 dans le bureau de son père, se forma en 1888 chez le commissionnaire français Barlela, puis ouvrit en 1889 un magasin de matériaux de construction dans le bâtiment d'Iskander Awad — commerce qu'il exploiterait trente-neuf ans durant, jusqu'à son transfert à Tel-Aviv par son fils Avner en 1923. Il s'approvisionnait par le commissionnaire Singer de Jérusalem et fournissait les colonies de Petah Tikva, Rishon LeZion et Rehovot.
Son esprit d'entreprise ne cessa de se diversifier : fabrique de valises, importation de socs et de houes d'Allemagne, fabrique de colle dont le savoir-faire venait de Damas, enfin fabrique de carreaux de mosaïque, qui devint l'usine « Les Frères Chelouche » (האחים שלוש), produisant colonnes, rampes, marches, tuyaux et matériaux, et toujours en activité à l'heure des mémoires. Formé sur le tas par l'architecte arménien Karkash, Yosef Eliyahou devint architecte-entrepreneur et arpenteur autodidacte, dirigeant de nombreuses constructions à Jaffa : maisons Feinberg en 1904, école de filles dite Levinsky financée par Feinberg d'Irkoutsk en 1908, école de l'Alliance israélite.
Les frères se répartirent les rôles avec méthode : Avraham Haïm gérait l'immobilier puis le négoce de l'orge à Gaza, acheté aux Bédouins du Néguev et exporté durant plus de dix ans jusqu'à la guerre ; Yaakov, maître de l'hébreu, du français et de l'arabe, conduisait la correspondance, la comptabilité et les relations financières avec Beyrouth, Constantinople et l'Europe. Malade de 1896 à 1900, Yosef Eliyahou fut guéri à Paris en 1900.
L'œuvre majeure de Yosef Eliyahou fut sa participation à la naissance de la première ville hébraïque. Il compta parmi les quelque soixante membres fondateurs d'Ahouzat-Bayit, le noyau qui devint Tel-Aviv : le tirage au sort des parcelles eut lieu en 5669 (1908/09) et le nom « Tel-Aviv » fut adopté à l'unanimité par l'assemblée la même année. Natif du pays et parfaitement arabophone, il se vit confier la plupart des acquisitions de terres auprès des propriétaires arabes pour les sociétés foncières juives — atout décisif dans une entreprise où tout dépendait de la négociation.
Bâtisseur autant que fondateur, il construisit le bâtiment de la Gymnasia hébraïque Herzliya — chantier ruineux qu'il mena à perte, engageant quelque trente-cinq mille francs de sa poche, un arbitrage ne lui en allouant que quinze mille — ainsi que trente-deux maisons de la localité. Il exploita une carrière de pierre louée à Iskandar Rok, à l'emplacement de l'actuelle Ramat HaSharon, et assura le nivellement des dunes et le tracé des chaussées de la jeune ville. La banque APK (Anglo-Palestine) le choisit comme superviseur du prêt finançant la construction, et il siégea au comité exécutif d'Ahouzat-Bayit présidé par Meïr Dizengoff, avec qui il montait la garde de nuit à tour de rôle.
En 1913, son action se fit doublement collective. Il cofonda la société foncière « Chevra Chadasha », qui acheta vignes, terrain destiné à l'université près du mont du Temple à Jérusalem et les villages Tel-Shemem et Jida de la vallée de Jezreel, futur Kfar Yehoshua. La même année, réuni chez le Dr Shimon Moyal avec son frère Yaakov, poète arabophone, et d'autres Juifs autochtones, il cofonda l'association secrète « HaMagen », qui ripostait dans la presse arabe aux campagnes anti-sionistes, gagnant l'appui du notable Hafiz Bek Saïd de Jaffa.
Au fil des décennies, les Chelouche jouèrent un rôle communautaire de premier plan. En 1891, la famille organisa le sauvetage des passagers du navire russe « Tzihtzov » échoué à Jaffa, ce qui lui valut les remerciements de Zeev Tiomkin, des Hovevei Zion. Lors de l'épidémie de choléra de 1902, elle prit part à la lutte organisée aux côtés de Shimon Rokach et du Dr Stein, financée par des dons du baron Rothschild, sans qu'aucune victime juive fût à déplorer. La grande maison familiale de Neve Tzedek accueillit des personnalités marquantes : le prince d'Abyssinie en 1900, dont la source rapporte la tradition d'une lignée remontant au roi Salomon et à la reine de Saba, puis, en 1903, Ussishkin et Zeev Gluskin pour la fondation de l'Organisation générale des Juifs de Palestine.
Le rêve industriel de Yosef Eliyahou, la brique silico-calcaire « Silikat », donne la mesure de son audace et de ses déceptions : après avoir correspondu avec une usine de Stuttgart et travaillé incognito comme simple ouvrier dans une briqueterie d'Héliopolis, en Égypte, pour en percer le secret, il en rapporta le savoir-faire, mais l'usine fut finalement montée sans lui par l'APK et la Hakhsharat HaYishouv — spoliation d'un rêve de sa vie, écrit-il.
La Première Guerre mondiale mit la famille à l'épreuve. Jaffa passa sous l'autorité d'un jeune kaymakam venu de Constantinople, Baha al-Din, décrit comme dictatorial, tandis que le militaire Hassan Bek harcelait Tel-Aviv. Sujet ottoman et respecté du kaymakam, Yosef Eliyahou représenta les Juifs de Jaffa avec Dizengoff et le rabbin B.Z. Ouziel lors des réquisitions d'argent et d'armes. Son fils Meir, éduqué au Caire et sujet français, se vit refuser l'entrée en Palestine comme ressortissant ennemi : sommé de renoncer à la nationalité française, il refusa et fut renvoyé au navire, où sa famille lui fit parvenir vêtements, nourriture et dix livres.
L'histoire des Chelouche condense en une seule lignée le grand mouvement du judaïsme séfarade vers la Terre d'Israël. Partie d'Oran et du Maroc, alliée à la Babylonie par Sarah née Baruch Matzliah, la famille s'enracina à Jaffa dès le milieu du XIXe siècle, où un Avraham Chelouche dirigeait déjà la communauté. Puis, en deux générations, elle passa de l'orfèvrerie et du change au rôle de bâtisseur : Aharon acheta les sables sur lesquels naîtraient Neve Tzedek et Neve Shalom, et son fils Yosef Eliyahou compta parmi les fondateurs d'Ahouzat-Bayit, matrice de Tel-Aviv, dont il éleva les maisons, nivela les dunes et défendit les habitants durant la guerre.
Ce Grand Livre a tenté de tenir ensemble, sans les confondre, les deux fils dont est tissée cette mémoire : d'une part les faits établis — les métiers, les terres, les quartiers, les institutions, les dates —, et d'autre part les récits transmis que le mémorialiste rapportait lui-même, tantôt avec ferveur, tantôt en les nommant légende, comme l'enlèvement providentiel de l'enfant sauvé par Israël Simhon. C'est dans cet équilibre que réside la valeur d'un témoignage de première main sur le Yishouv naissant.
Ce livre s'appuie de manière essentielle sur les mémoires de Yosef Eliyahou Chelouche, Parashat Hayaï 1870-1930, sérialisées sur la bibliothèque numérique moreshet-morocco.com, animée par Elie Pilo, ainsi que sur l'étude de Mordechai Naor consacrée à Avraham Moyal. Que ceux qui préservent et diffusent ces sources soient ici remerciés : sans elles, la voix d'un des fondateurs de Tel-Aviv, et à travers lui toute la mémoire d'une famille séfarade de Jaffa, demeurerait muette.
تلقَّ كلمة في كل مرة يتطور فيها — وثيقة جديدة أو شهادة أو فصل. لا شيء آخر.
بلا رسائل غير مرغوبة. بريد واحد في كل تطور، إلغاء الاشتراك برقمة واحدة.