Le nom de Bibas appartient à cette catégorie de patronymes séfarades dont la résonance dépasse de loin le cadre d'une simple famille : il désigne une véritable dynastie de rabbins, de juges religieux et de médecins, dont l'histoire épouse celle des grandes migrations juives de la péninsule Ibérique vers l'Afrique du Nord, la Méditerranée orientale et, finalement, la Terre d'Israël. Les Bibas constituent une famille de rabbins et de médecins originaires d'Espagne ; après 1492, la famille Bibas s'enfuit au Maroc où ses membres devinrent les chefs spirituels de communautés importantes.
L'étymologie du nom demeure discutée, à l'image de tant de patronymes méditerranéens dont les racines plongent dans plusieurs aires linguistiques. Bibas, ou Peppas, est un nom de famille dont une lecture le rattache au mot grec παππάς ou παπάς, terme affectueux désignant un prêtre, usité en Grèce et en divers lieux de la Méditerranée, comme en Libye et en Israël. Pour la branche juive qui nous occupe, toutefois, l'orientation est résolument ibérique et hébraïque. Le document généalogique d'Ephraïm Enkaoua apporte ici un éclairage précieux et d'une belle cohérence interne : le nom « Vivas », prononcé puis écrit « Bibas », serait l'expression même de la vie — le souhait que tout Juif adresse à son semblable, que tu vives. En hébreu, c'est Ḥayyim : on dit bien le-ḥayyim, « à la vie », à tout instant de la journée. Ainsi, le nom Ḥayyim Bibas formerait, outre le fait de magnifier la vie, un véritable pléonasme mêlant hébreu et espagnol : « la vie, la vie ». Cette interprétation, qu'elle soit ou non étymologiquement première, porte une charge symbolique considérable pour une famille dont l'histoire est celle de la survie et de la transmission.
Cette charge symbolique se vit confirmée de façon saisissante lorsque Gérard Cabin-Bibas communiqua à Ephraïm Enkaoua les armoiries de Marco Bibas, élevé au rang de duc pour son action décisive lors de la bataille de Lépante en 1571. L'écu représente un phénix renaissant de ses flammes au-dessus des ondes marines ; il est timbré d'un heaume à lambrequins et cimier de plumes. Mais c'est la devise qui frappe le plus : SEMPER VIVES — « toujours tu vivras » —, formule latine qui fait directement écho au nom Vivas lui-même, et rattache ainsi la symbolique héraldique au vœu de vie inscrit dans le patronyme depuis ses origines ibériques. Le phénix renaissant des flammes, sur fond d'ondes méditerranéennes, est presque une allégorie du destin des Bibas eux-mêmes : une famille que les persécutions ont brûlée et qui s'est, à chaque fois, relevée de ses cendres.
Toute histoire séfarade commence en Sefarad, l'Espagne médiévale, terre de la coexistence et du savoir avant qu'elle ne devienne celle de l'expulsion. Les Bibas s'inscrivent dans le monde foisonnant des communautés juives ibériques, où la médecine, la jurisprudence rabbinique (la halakha) et l'exégèse formaient les piliers d'une élite lettrée. Famille de rabbins et de médecins originaire d'Espagne, les Bibas portent dans leur double vocation — soigner les corps et guider les âmes — la marque caractéristique de l'aristocratie intellectuelle séfarade.
Le document Enkaoua précise que les ancêtres Bibas vivaient en Andalousie et qu'ils y étaient profondément intégrés dans la société espagnole, tout en gardant une identité juive pleine et entière. Cette formulation, d'une précision remarquable pour une transmission orale remontant à plus de cinq siècles, illustre ce que les historiens appellent la convivencia : une coexistence qui ne supposait pas la dissolution de soi dans l'autre, mais une participation active à une société plurielle. L'Andalousie, pendant près de sept siècles marqués par la présence arabe et juive, avait connu un véritable âge d'or — et les Bibas en étaient partie prenante.
La mémoire familiale, telle qu'elle a été recueillie et transmise, fait remonter la lignée à un ancêtre prestigieux et nimbé de légende. Selon la tradition rapportée par les chroniqueurs de la communauté, les Bibas descendraient d'un rabbin thaumaturge venu de Tolède à Tlemcen à la fin du XIVe siècle, dans le contexte des persécutions de 1391 qui ravagèrent les aljamas d'Espagne. Ce récit fondateur — où le saint homme parvient monté sur un lion tenu par un serpent en guise de licol — appartient pleinement au registre de la mémoire merveilleuse, ce folklore hagiographique qui entoure les grandes familles de tsaddikim nord-africains. Il convient de l'accueillir comme tradition transmise, sans en faire un fait d'archive. C'est du reste précisément cet ancêtre thaumaturge qu'Ephraïm Enkaoua évoque lorsqu'il décrit le mariage de sa grand-mère Zarie Bibas avec Ephraïm Enkaoua en 1898 : il y voit la rencontre de deux illustres lignées rabbiniques, l'une descendant du rab de Tlemcen arrivé de Tolède sur un lion en 1393, l'autre descendant du fameux rabbin de Tétouan Ḥayyim Bibas. Que la tradition familiale ait su maintenir vivant, sur plus de cinq siècles, le souvenir de cet ancêtre fondateur dit quelque chose de la force des mémoires séfarades et de leur capacité à traverser les ruptures de l'exil.
Au lendemain de 1492, Fès devint l'un des principaux centres de la vie juive séfarade au Maghreb. La cité accueillit une communauté castillane structurée, qui imposa peu à peu ses usages — le minhag des expulsés — face aux toshavim, les Juifs autochtones de rite plus ancien. C'est dans ce milieu que l'on relève la première mention documentée de la famille. Abraham Bibas fut l'un des dirigeants de la communauté castillane de Fès en 1526.
Cette attestation est précieuse car elle ancre la lignée dans un cadre chronologique et institutionnel établi : à peine une génération après l'expulsion, les Bibas comptent déjà parmi les notables et les responsables communautaires de l'un des plus importants centres juifs du monde séfarade. Le rôle de dirigeant de la kahal castillane suppose à la fois une autorité morale, une compétence en matière de droit hébraïque et un poids économique — autant de traits qui se perpétueront dans les générations suivantes.
La présence des Bibas à Fès s'inscrit dans le mouvement plus large de reconstruction des institutions juives au Maroc saadien. Les expulsés y développèrent des académies talmudiques, des tribunaux rabbiniques (battei din) et une production halakhique abondante, dont témoignent les célèbres Taqqanot de Fès, ces ordonnances communautaires qui régissaient la vie sociale et religieuse. Que les Bibas aient figuré parmi les chefs de la communauté castillane les place au cœur de cette effervescence normative.
Le document Enkaoua précise le lien entre la présence à Fès et l'installation ultérieure à Tétouan. C'est précisément de Fès que les Juifs de Tétouan firent venir, en 1536, un rabbin d'origine espagnole pour régir et organiser leur nouvelle communauté. Ce geste — une communauté naissante appelant un homme de loi et de savoir depuis la grande métropole rabbinique — illustre parfaitement le rôle que jouait Fès comme réservoir de compétences pour l'ensemble des communautés séfarades du nord du Maroc. De Fès, la famille rayonna vers le nord du pays, et notamment vers Tétouan, ville refondée par les exilés andalous et destinée à devenir, plus encore que Fès, le berceau de la branche la plus illustre des Bibas.
Tétouan, « la petite Jérusalem » du nord marocain, occupe une place centrale dans l'histoire des Bibas. La tradition recueillie par les historiens de la communauté situe l'arrivée d'un rabbin Bibas à Tétouan dans la première moitié du XVIe siècle. Selon le document généalogique Enkaoua, dont la rédaction repose sur une transmission familiale directe, l'arrivée du rabbin Haïm Bibas à Tétouan peut être datée de 1530 ; d'autres sources communautaires retiennent 1536 comme année de l'appel solennel lancé par les Juifs de Tétouan à un rabbin d'origine espagnole résidant à Fès pour régir et organiser leur nouvelle communauté.
La légère divergence de ces deux dates — 1530 dans la mémoire familiale des Enkaoua, 1536 dans les chroniques communautaires — est moins une contradiction qu'un indice de la densité des échanges entre Fès et Tétouan au cours de cette décennie fondatrice. Il est tout à fait vraisemblable que le rabbin Haïm Bibas soit arrivé à Tétouan aux alentours de 1530, et qu'il y ait officiellement été reconnu comme dirigeant de la communauté quelques années plus tard, lorsque celle-ci fut suffisamment structurée pour instituer un appel formel. Ce type de décalage entre installation effective et investiture officielle est courant dans l'histoire des communautés séfarades d'Afrique du Nord.
Le document Enkaoua trace un portrait saisissant de ce fondateur. Ḥayyim Bibas HaZaquen — le Vieux — est décrit comme un rabbin d'une très haute autorité, grand maître du Talmud et d'une très grande érudition. Il était très écouté et très vénéré. Il s'installa à Tétouan avec toute sa famille, et sous sa direction, la ville et la communauté juive prospérèrent considérablement. Il fonda une grande yeshiva, et par lui, une véritable dynasty naquit et prospéra pendant plus de trois siècles. C'est pour la fin du XVIe siècle que l'archive devient la plus ferme : Ḥayyim Bibas devint dayyan — juge au tribunal rabbinique — de Tétouan en 1575 ; il y édifia la Grande Synagogue, qui fut ensuite détruite. La fonction de dayyan est l'une des plus hautes de la hiérarchie rabbinique : elle confère au titulaire le pouvoir de trancher les litiges selon la loi juive, de superviser les mariages et les divorces, et de garantir l'orthodoxie des pratiques.
L'édifice qu'il fit bâtir revêt une portée symbolique considérable. La mémoire de la communauté en garde la trace avec émotion : on dit qu'elle était splendide. Bâtir un tel sanctuaire, ce n'est pas seulement doter une communauté d'un lieu de prière : c'est inscrire dans la pierre la permanence du judaïsme séfarade sur la terre d'accueil, affirmer une présence et fonder une mémoire. La synagogue fut partiellement atteinte lors des destructions causées par une armée rebelle intervenue après que le sultan eut exigé, en 1610, des taxes exorbitantes de la communauté juive. La destruction de l'édifice n'effaça pas l'acte fondateur ; elle rappelle au contraire la fragilité des établissements juifs dans une histoire faite de constructions et de ruines successives.
L'histoire des Bibas illustre de façon exemplaire la mobilité des familles séfarades à travers la Méditerranée occidentale. Du Maroc, une branche gagna Gibraltar, ce promontoire britannique devenu au XVIIIe siècle un refuge prospère pour les Juifs nord-africains, notamment ceux de Tétouan, attirés par les libertés commerciales et la protection de la Couronne britannique.
Les sources concordent pour faire émigrer une partie des Bibas de Tétouan vers Gibraltar à la suite de troubles. Le père de Yehuda Bibas était issu d'une lignée de rabbins de Tétouan qui avait émigré à Gibraltar après un pogrom. Ce déplacement s'inscrit dans un schéma fréquent : les communautés du nord du Maroc, exposées aux instabilités politiques et aux violences épisodiques dont le document Enkaoua dresse la chronique — 1610, 1655, 1790, 1860 —, trouvaient sur le Rocher un havre où perpétuer leur vie religieuse et développer leurs activités marchandes.
Gibraltar offrait à une famille de lettrés comme les Bibas un environnement propice à la transmission du savoir. Bibas étudia enfant à Gibraltar. La communauté juive du Rocher, majoritairement composée de Séfarades originaires de Tétouan, maintenait des liens étroits avec les grands centres d'étude de la Méditerranée, et notamment avec Livourne, en Toscane, dont la communauté juive comptait parmi les plus prestigieuses et les plus cultivées de l'époque.
C'est précisément vers Livourne que se poursuivit l'itinéraire de la famille. Après la mort de son père, le futur rabbin Bibas s'installa à Livourne, en Italie, pour vivre auprès de son grand-père ; Livourne possédait une communauté juive très prestigieuse et instruite. Cette trajectoire — Tétouan, Gibraltar, Livourne — dessine la carte d'un judaïsme séfarade transnational, où les hommes, les livres et les idées circulaient librement d'un port à l'autre. Elle prépare l'émergence d'une figure dont l'influence allait déborder largement le cadre communautaire pour toucher à l'histoire universelle du peuple juif.
On notera que le document généalogique Enkaoua confirme cette bipolarité Tétouan–Gibraltar comme trait structurant de la lignée, soulignant que les Bibas de Tétouan entretenaient par leur position géographique et commerciale des liens constants avec le Rocher et, au-delà, avec l'ensemble du bassin méditerranéen occidental. La vocation rabbinique et la mobilité marchande n'étaient pas antinomiques dans cet espace : l'une et l'autre se nourrissaient des mêmes réseaux de correspondance, de la même langue — le castillan et la
La figure la plus marquante de la lignée est sans conteste le rabbin Yehuda Aryeh Leon Bibas. Le rabbin Dr. Yehuda Aryeh Leon Bibas (ou Judah Bibas), né vers 1789 et mort le 6 avril 1852, fut un rabbin séfarade surtout connu comme l'un des plus éminents précurseurs du mouvement sioniste moderne ; il servit aussi comme grand-rabbin de Corfou, en Grèce.
Né à Gibraltar dans cette famille d'exilés tétouanais, formé à Livourne où il acquit une culture à la fois juive et profane — fait remarquable pour un rabbin de son temps —, Yehuda Bibas incarna une synthèse rare entre la tradition rabbinique et l'esprit du siècle. Bibas naquit à Gibraltar dans une famille de Juifs séfarades descendant de ceux qui avaient été expulsés d'Espagne. Cette conscience aiguë de l'exil, héritée de l'histoire familiale et nationale, nourrit chez lui une conviction d'avant-garde.
Sa carrière le conduisit à la tête de l'une des communautés séfarades les plus importantes de l'Adriatique. En 1831, Bibas fut nommé grand-rabbin de Corfou, en Grèce. C'est depuis cette position qu'il développa une pensée audacieuse, appelant les Juifs à ne plus attendre passivement la rédemption mais à œuvrer activement à leur retour en Terre d'Israël, à s'instruire dans les sciences et les armes, et à préparer un renouveau national. Sa position géographique à Corfou — au carrefour du monde grec, de l'influence ottomane et des courants libéraux européens post-napoléoniens — le plaçait dans un observatoire idéal pour percevoir à la fois la fragilité des communautés juives dispersées et les possibilités qu'offraient les bouleversements du siècle.
L'influence de Yehuda Bibas sur les premiers penseurs du retour à Sion fut décisive. Sa rencontre avec d'autres figures du judaïsme méditerranéen contribua à diffuser ses idées bien au-delà de Corfou. La chronique d'un rabbin contemporain en garde la trace : en 1819, ce dernier partit pour une mission de collecte (shadar) à Constantinople, où il rencontra le rabbin Yehuda Bibas, dont l'idéologie de l'aliya — la montée vers la Terre d'Israël — exerça une grande influence sur lui.
Ce qui fait la singularité de Yehuda Bibas dans le paysage intellectuel juif du XIXe siècle, c'est précisément la conjonction de son héritage séfarade — nourri de la double tradition rabbinique et médicale des Bibas — et de son ouverture aux idées des nationalités qui traversaient alors l'Europe. Là où d'autres rabbins se cantonnaient à une attente messianique passive, Bibas articulait une vision active et concrète : les Juifs devaient se préparer physiquement, militairement et politiquement à reconquérir leur patrie. Cette vision anticipait de plusieurs décennies les formulations qui rendraient célèbres Pinsker et Herzl.
Ce qui frappe, à parcourir l'histoire des Bibas sur plus de trois siècles, c'est la constance d'une vocation. Famille de rabbins et de médecins originaire d'Espagne, les Bibas conjuguèrent de génération en génération l'autorité religieuse et l'art de guérir. Cette double compétence — le talmid ḥakham doublé du praticien — relie le savant médiéval de Sefarad au rabbin éclairé de Corfou, et fait des Bibas un cas exemplaire de l'élite séfarade, héritière de la grande tradition andalouse de Maïmonide, lui aussi rabbin et médecin.
La trajectoire géographique de la famille épouse les grands courants de la diaspora séfarade : l'Espagne médiévale et ses sept siècles d'âge d'or, le Maroc des expulsés (Fès puis Tétouan), Gibraltar britannique, Livourne toscane, Corfou vénitienne puis grecque, et enfin la Terre d'Israël. Cette dispersion ne fut pas dissolution mais essaimage : à chaque étape, un Bibas occupa une fonction de premier plan — dirigeant communautaire à Fès, dayyan et bâtisseur à Tétouan, grand-rabbin à Corfou. Et à Tétouan elle-même, la lignée se maintint pendant dix-sept générations continues, de rabbi en rabbi, de dayan en dayan, formant ce que le document Enkaoua appelle une véritable dynasty née du fondateur Ḥayyim Bibas HaZaquen.
Le document Enkaoua permet de préciser la généalogie de la branche tétouanaise de façon remarquablement détaillée pour les générations de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Ḥayyim Bibas, né vers 1780, rabbin de la quatorzième génération depuis son illustre aïeul, eut un fils en 1805 qu'il prénomma Salomon. Ce dernier épousa Rachel Aboudharam en 1828. Ils eurent trois enfants que le travail généalogique d'Enkaoua a permis de retrouver avec précision : Ḥayyim (1829 – 8 août 1901), Clara (1839 – 19 janvier 1899) et Maknine (1841 – 1920 ?). Ce sont les descendants de Ḥayyim fils de Salomon qui prolongent la branche familiale vers l'Algérie, comme on le verra au chapitre suivant.
La publication du document Enkaoua sur le site Morial a par ailleurs permis d'établir un lien inattendu avec une autre branche de la famille : Gérard Cabin-Bibas a transmis à Ephraïm Enkaoua les armoiries de Marco Bibas, duc anobli pour son action à Lépante en 1571. Cette découverte, née de l'échange entre descendants, illustre la façon dont les recherches généalogiques contemporaines permettent de reconstituer des ramifications que les migrations avaient apparemment séparées. Que les Bibas de Tétouan et le duc de Lépante partagent le même nom et la même devise —
C'est l'apport le plus neuf et le plus précieux des sources récemment intégrées que de reconstituer, dans son détail humain, le destin de la branche tétouanaise des Bibas qui traversa le détroit dans l'autre sens — non pas vers Gibraltar et la Méditerranée orientale, mais vers l'Algérie coloniale, vers Sidi Bel Abbès en particulier. Ce chapitre s'appuie sur le document généalogique rédigé par Ephraïm Enkaoua, né le 16 avril 1944 à Oran, et intitulé La Saga des Bibas de Tétouan à Sidi Bel Abbès. Ce texte, placé dans la catégorie « religieux », est le témoignage d'un passionné de généalogie qui a consacré une part de sa vie à retracer l'histoire de sa grand-mère, Zarie Bibas, et par là de toute une lignée. Il fut rédigé à Ashdod le 11 août 2009, à la demande de Cathy Checroun, fille de Léo Bensoussan, et publié sur le site Morial.
Les Bibas dans l'espace hispano-marocain : un ancrage tenace
Le document Enkaoua insiste sur une donnée géographique et psychologique fondamentale : les Bibas expulsés d'Espagne en 1492 ne se fondirent jamais vraiment dans la masse des Juifs marocains autochtones. Leur culture et leur mentalité demeuraient profondément espagnoles. C'est pourquoi ils choisirent de s'établir de préférence dans des enclaves à forte empreinte hispanique — Tétouan, Tanger, Ceuta, Melilla — toutes situées en bord de mer et en face de la péninsule ibérique. Cette orientation n'était pas seulement sentimentale : elle était aussi économiquement rationnelle. Les Bibas, bons commerçants, facilitaient les échanges entre les deux rives du détroit, ce qui les rendait précieux aux autorités espagnoles et leur valait d'être tolérés là où d'autres auraient pu être inquiétés.
La langue de la maison et du for intérieur restait le castillan et la haquétia, ce judéo-espagnol transmis de mère en fille, de génération en génération, comme un cordon ombilical tendu vers une Sefarad perdue. Pour les Bibas de Tétouan, parler la haquétia n'était pas seulement une habitude linguistique : c'était un acte d'identité, une fidélité au pays des ancêtres que le décret d'expulsion n'avait pas réussi à effacer de la mémoire collective. Cette fidélité linguistique trouva au XXe siècle une expression remarquable dans l'œuvre de la cousine Henriette Azen, qui enregistra avec l'association Vidas Largas
L'histoire de la famille Bibas se lit comme un abrégé de l'aventure séfarade tout entière. Née dans l'Andalousie du Moyen Âge, au cœur de cet âge d'or que partagèrent pendant sept siècles Juifs, Arabes et Espagnols, jetée sur les routes de l'exil par le décret de 1492, la lignée a su reconstruire, à Fès puis à Tétouan, une présence éminente, mêlant l'autorité du droit religieux à l'art de guérir. Famille de rabbins et de médecins d'origine espagnole réfugiée au Maroc après 1492, les Bibas comptèrent Abraham parmi les dirigeants de la communauté castillane de Fès en 1526, et Ḥayyim, devenu dayyan de Tétouan aux alentours de 1530–1536, y bâtit la Grande Synagogue dont on dit qu'elle était splendide. Ce fondateur, grand maître du Talmud et d'une très grande érudition, donna naissance à une dynasty qui se perpétua pendant dix-sept générations continues de rabbanim et de dayanim, tous de père en fils, très érudits et respectés.
Cette vocation ne fut pas seulement rabbinique. Les armoiries ducales de Marco Bibas — élevé au rang de duc pour son action décisive lors de la bataille de Lépante en 1571 —, avec leur phénix renaissant des flammes sur fond d'ondes méditerranéennes et leur devise SEMPER VIVES, rappellent que la lignée compta aussi des hommes d'action dont la gloire s'inscrivit dans l'histoire militaire de la Méditerranée du XVIe siècle. La devise héraldique dit en latin ce que le patronyme dit en espagnol et en hébreu : toujours tu vivras, à la vie, la vie la vie.
De Tétouan à Gibraltar, de Livourne à Corfou, la famille a porté son nom à travers toute la Méditerranée pour culminer dans la figure de Yehuda Bibas. Précurseur éminent du mouvement sioniste moderne et grand-rabbin de Corfou, il marque l'aboutissement spirituel d'une lignée enracinée dans la conscience de l'exil et tournée vers le retour — portant dans son nom même cet héritage de Vivas, cri de vie et d'affirmation.
Mais la saga des Bibas ne se réduisait pas à cette trajectoire orientale et rayonnante. Parallèlement à l'essor de Yehuda vers Corfou et la Terre d'Israël, une branche de la lignée choisit la route de l'Algérie, portant le nom de Bibas dans la plaine de Sidi Bel Abbès. C'est cette branche que la Saga des Bibas de Tétouan à Sidi Bel Abbès d'Ephraïm Enkaoua a restitué dans toute sa densité humaine, en remontant le fil de sa grand-mère Zarie Bibas — née en 1872 à Tétouan de Haïm fils de Salomon et de Rachel Benmergui — jusqu'au rabbin Ḥayyim Bibas fondateur. À travers les destins croisés de Zarie et de sa sœur Bellida, de Maknine et Clara parties en éclaireurs vers Sidi Bel Abbès dès 1867, du rabbin Salomon Bibas dont les funérailles arrêtèrent la ville entière en 1952, de Samuel Enkaoua et de Rachel Biton, de l'oncle fortune venu de Caracas avec ses pièces d'or et de Setty morte jeune sans s'être mariée, c'est une tout autre Méditerranée qui se dessine — non plus celle des grandes idées et des postes éminents, mais celle des familles ordinaires qui traversent l'histoire sans toujours en tenir le premier rôle, et dont la mémoire mérite pourtant d'être sauvegardée avec le même soin.
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Vers le XIIe siècle, les noms de famille commencèrent à se généraliser en Ibérie ; en Espagne, où l'influence judéo-arabe était importante, beaucoup de patronymes juifs étaient de dérivation hébraïque, d'autres se rapportant directement à des localités et acquis au gré des errances forcées. La cristallisation de Vivas-Bibas au sein des communautés andalouses — profondément intégrées dans la société espagnole tout en gardant une identité juive pleine et entière, selon les termes mêmes du document Enkaoua — appartient à cet âge d'or hispano-arabo-juif que l'Inquisition allait briser.
Le présent ouvrage entend retracer le parcours de cette lignée depuis ses racines espagnoles, à travers son ancrage marocain — singulièrement à Fès et à Tétouan —, jusqu'à son rayonnement méditerranéen incarné par la figure de Yehuda Bibas, précurseur du sionisme moderne. À ces strates documentaires bien établies vient s'adjoindre un apport généalogique d'une valeur exceptionnelle : le témoignage familial recueilli et rédigé par Ephraïm Enkaoua, né le 16 avril 1944 à Oran, descendant direct de la lignée tétouanaise des Bibas par sa grand-mère Zarie Bibas. Ce document intitulé La Saga des Bibas de Tétouan à Sidi Bel Abbès prolonge le fil de l'histoire familiale depuis l'arrivée à Tétouan jusqu'à l'Algérie coloniale, ouvrant ainsi un nouveau chapitre de la diaspora des Bibas que les sources rabbiniques et historiographiques n'avaient jusqu'ici pas éclairé. Couvrant une période « de 1492 à nos jours », selon le sous-titre qu'Enkaoua lui a donné, ce texte reconstitue sur dix-sept générations la continuité d'une lignée rabbinique, depuis le fondateur Ḥayyim Bibas HaZaquen jusqu'aux enfants de Samuel Enkaoua qui virent l'Algérie accéder à l'indépendance.
Rédigé à Ashdod le 11 août 2009 et publié sur le site Morial — plateforme dédiée à la sauvegarde et à la transmission de la mémoire des Juifs d'Algérie —, ce document a engendré, dès sa mise en ligne, une vaste correspondance internationale : des porteurs du nom Bibas venus de Casablanca, Tanger, Alexandrie, New York, Montréal, Barcelone et São Paulo ont contacté Ephraïm Enkaoua pour comparer leurs arbres généalogiques et identifier des ancêtres communs. Cette réception témoigne de l'ampleur de la diaspora des Bibas à l'époque contemporaine, et de la vitalité d'une mémoire partagée que les migrations successives n'ont pas réussi à effacer.
Entre l'archive établie et la mémoire familiale transmise, le récit oscille, et c'est de cette tension même que naît la richesse de la saga des Bibas.
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Sur le plan strictement onomastique, la prudence s'impose. Le nom Bibas connaît des homonymies réelles à travers la Méditerranée, et l'on ne saurait confondre la branche rabbinique séfarade, dont l'enracinement espagnol puis marocain est solidement attesté, avec d'autres porteurs du nom dont l'origine relève d'autres aires culturelles. La lecture proposée par la tradition Enkaoua — Vivas comme cri de vie, transcrit Bibas au fil des générations — s'inscrit dans la logique de ces patronymes ibériques issus d'acclamations ou de vœux, dont on trouve de nombreux exemples dans les registres communautaires séfarades. Elle ne contredit pas l'hypothèse d'une fixation ancienne du nom dans les communautés castillanes et aragonaises, d'où la famille essaima après 1492.
L'écho le plus frappant de cette étymologie se trouve dans les armoiries ducales de Marco Bibas, héros de la bataille de Lépante en 1571, dont la devise SEMPER VIVES — « toujours tu vivras » — reprend en latin le vœu ibérique contenu dans le patronyme. Le phénix de l'écu, renaissant des flammes au-dessus des ondes méditerranéennes, offre à cette devise une illustration héraldique d'une puissance rare : il résume à lui seul cinq siècles d'histoire d'une famille que les persécutions ont brûlée et que la vie a, chaque fois, relevée. La bataille de Lépante elle-même — qui vit s'opposer le 7 octobre 1571 la flotte de la Sainte-Ligue au commandement don Juan d'Autriche à la flotte ottomane — constitue l'un des événements militaires les plus décisifs de la Méditerranée du XVIe siècle, et l'élévation d'un Bibas au rang de duc pour son action victorieuse lors de cet engagement témoigne d'une intégration remarquable dans les élites militaires et politiques de l'Espagne de la Contre-Réforme.
L'expulsion de 1492, décrétée par les Rois Catholiques à l'occasion de ce que le document Enkaoua désigne comme « la deuxième inquisition », constitue le grand tournant. Elle dispersa des dizaines de milliers de Juifs ibériques vers le Maghreb, l'Empire ottoman, l'Italie et les Pays-Bas. Pour les Bibas, la route fut celle du sud : les Juifs résidant en Andalousie traversèrent la Méditerranée pour se réfugier au Maroc. On les appelle les Megorashim, par opposition aux Toshavim, ces Juifs qui habitaient le Maroc depuis plus de quinze siècles. Il est à noter, comme le souligne le document Enkaoua, que certains Megorashim étaient en réalité d'anciens Toshavim passés au cours des siècles précédents du Maroc vers l'Espagne — la frontière entre les deux groupes était donc moins étanche qu'une lecture superficielle pourrait le laisser croire.
Il est notable que, selon le document généalogique Enkaoua, les ancêtres Bibas revenus d'Espagne en 1492 tentèrent dans un premier temps de s'implanter dans l'ensemble du territoire marocain, mais y furent relativement mal accueillis, pour des raisons à la fois économiques et culturelles : leur éducation et leur mentalité étaient profondément espagnoles. Cette inadaptation explique leur attrait marqué pour les enclaves à caractère hispanique — Tétouan, Tanger, Ceuta, Melilla — toutes situées en bord de mer, face à l'Espagne qu'ils avaient quittée. Dans ces villes, les Bibas étaient tolérés, et même appréciés comme intermédiaires commerciaux entre les deux rives du détroit : ils ne présentaient aucun danger pour l'Espagne renaissante, et facilitaient les échanges économiques entre les deux pays. Entre eux et à la maison, ils continuaient de parler le castillan, et pratiquaient la haquétia, ce judéo-espagnol mêlé d'un peu d'arabe — qui est aux Séfarades d'Afrique du Nord ce que le yiddish est aux Ashkénazes, et ce que le ladino est aux Juifs réfugiés en Turquie et principalement à Salonique.
Il convient enfin de souligner un phénomène collatéral, documenté dans la mémoire communautaire transmise : à l'époque même des grandes migrations, certains membres de la famille Bibas se joignirent à la communauté naissante des Nuevos Conversos et embrassèrent le catholicisme. Ce basculement illustre la diversité des stratégies de survie au sein d'une même famille devant l'alternative de l'exil ou de la conversion, et rappelle que la frontière entre les deux n'était pas toujours infranchissable, ni définitive.
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La mémoire familiale des Enkaoua désigne ce Ḥayyim Bibas HaZaquen comme l'ancêtre fondateur de la branche tétouanaise à laquelle appartient Zarie Bibas, grand-mère d'Ephraïm Enkaoua. Cette filiation, transmise oralement de génération en génération, fait du dayyan bâtisseur le pivot généalogique autour duquel s'organise toute la branche algéroise de la lignée. La réception du document Enkaoua sur le site Morial a d'ailleurs confirmé la vitalité de cette mémoire partagée : des descendants de Ḥayyim Bibas HaZaquen sont aujourd'hui encore connus et en contact, dispersés sur plusieurs continents mais reliés par le souvenir commun du fondateur tétouanais. La liste des ouvrages religieux laissés par les dix-sept générations de rabbins et de dayanim qui se succédèrent à Tétouan constitue un patrimoine textuel dont Enkaoua signale l'existence et promet de détailler — témoignage que la vocation intellectuelle de la lignée s'est perpetuée dans une production écrite substantielle, au-delà de la seule transmission orale.
La communauté de Tétouan : trois siècles de prospérité et d'épreuves
Le document Enkaoua offre une chronique communautaire d'une précision remarquable, qui permet de situer la lignée rabbinique des Bibas dans la durée longue de l'histoire tétouanaise. En 1862, on avait dénombré dix-sept générations de rabbanim et de dayanim — juges au tribunal rabbinique — de père en fils, tous très érudits et respectés d'une population sans cesse reconnaissante. Ce chiffre de dix-sept générations, calculé depuis le fondateur, donne la mesure de l'enracinement des Bibas dans la ville.
En 1655, et plusieurs fois par la suite, de nouvelles vagues de terreur surgirent dans la ville, les Marocains ne pouvant plus supporter la présence espagnole sur leur territoire. Ces crises cycliques frappaient invariablement la communauté juive, qui payait le prix des tensions géopolitiques entre le Maroc et l'Espagne. En 1727, cependant, on comptait sept synagogues dans la ville, et une imprimerie éditait des livres en hébreu, ce qui témoigne d'un état de quiétude et de prospérité de la communauté. En 1772, après l'expulsion des représentants consulaires de tous les pays, les Juifs devinrent même les représentants de divers pays européens, et donc des interlocuteurs du pouvoir.
L'épisode de 1790 marque une rupture particulièrement douloureuse. Des exactions furent ordonnées par le sultan Moulay Yazid en représailles d'un prêt que la communauté lui avait refusé quelques années plus tôt : on brûla des synagogues et on assassina sans merci. La population de la Judería était alors d'environ six mille âmes, et les noms de famille fréquents étaient Bibas, Almosnino, Nahon, Cazes, Falcon, Aboab, Hadida, Lasry. Ce relevé toponymique constitue un précieux instantané de l'aristocratie séfarade de Tétouan à la fin du XVIIIe siècle. L'ouverture vers l'Europe était telle que bon nombre de Juifs du Maroc, des marranes d'Espagne ou du Portugal, voire de Hollande ou d'Europe centrale, migraient vers Tétouan dont la prospérité n'était plus à démontrer.
La crise hispano-marocaine de 1859–1860 constitua un tournant décisif. Les Espagnols occupèrent Tétouan entre février 1860 et mai 1862. Des conflits importants eurent lieu sur le territoire de la ville, et de nombreuses exactions et tueries furent dénombrées. Ce sont encore une fois les Juifs qui payèrent le plus lourd tribut. C'est précisément à cette période que l'Alliance Israélite Universelle, fondée à Paris par la famille Leven sous la présidence d'Adolphe Crémieux, ouvrit sa première école à Tétouan en 1862 — signe que la communauté cherchait à s'ancrer dans la modernité éducative même au plus fort des turbulences. Cette fois-ci, beaucoup ne se relevèrent pas facilement et décidèrent de partir vivre à l'étranger sous des cieux plus cléments. C'est dans ce contexte de migration accélérée que la branche des Bibas-Enkaoua franchit la Méditerranée vers l'Algérie.
La lignée des Bibas de Tétouan se distingua durablement par sa fidélité à la double vocation rabbinique et médicale. Cette continuité, sur dix-sept générations, explique le prestige attaché au nom et la révérence dont il jouissait dans tout le nord du Maroc. C'est de cette souche tétouanaise que sortira, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, le membre le plus célèbre de la famille, et c'est de cette même souche que se détachera, vers le XIXe et le XXe siècle, la branche des Bibas qui accomplit le voyage vers l'Algérie.
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La notoriété de la famille dans l'espace méditerranéen ne se limite d'ailleurs pas à la seule branche rabbinique. Les armoiries ducales de Marco Bibas, élevé à la dignité de duc pour son action décisive lors de la bataille de Lépante en 1571 — qui opposa la flotte turque à celle du roi d'Espagne —, rappellent qu'à la même époque où Ḥayyim Bibas HaZaquen consolidait à Tétouan l'autorité rabbinique de la lignée, un autre porteur du nom s'illustrait dans les guerres de Méditerranée au service de la Couronne d'Espagne. Ces deux destins parallèles — le rabbi bâtisseur et le combattant anobli — illustrent la diversité des voies empruntées par une même famille dispersée à travers le bassin méditerranéen, et témoignent de l'ampleur de la présence des Bibas dans l'histoire de leur siècle.
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Il n'est pas indifférent de remarquer que Yehuda Bibas portait dans son patronyme même l'héritage de cette affirmation vitale que la tradition familiale associe au nom Vivas-Bibas : « la vie, la vie ». La devise ducale SEMPER VIVES des armoiries de Marco Bibas — « toujours tu vivras » — résonnait ainsi depuis deux siècles dans l'espace héraldique de la famille, anticipant en latin la philosophie que Yehuda allait formuler en termes politiques et religieux : non pas survivre dans l'exil, mais vivre pleinement en retrouvant sa patrie. Un homme dont l'ancêtre avait bâti à Tétouan une Grande Synagogue pour inscrire dans la pierre la permanence du peuple juif était naturellement porté à penser que ce peuple devait non seulement survivre mais retrouver son foyer.
Au terme de sa vie, Yehuda Bibas accomplit lui-même le geste qu'il prônait : l'établissement en Terre sainte, où il s'éteignit en 1852. Son parcours fait de lui un chaînon essentiel entre le messianisme traditionnel et le sionisme politique, et confère à toute la lignée des Bibas une dimension qui dépasse l'histoire d'une famille pour rejoindre celle d'une idée.
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La mémoire familiale, recueillie notamment dans les chroniques communautaires séfarades, vient enrichir et parfois nuancer l'archive. Là où les actes attestent des fonctions et des dates, la tradition transmet les récits de sainteté, les généalogies prestigieuses et le souvenir vivant des hommes. La rencontre de ces deux registres — l'établi et le transmis — constitue le propre de l'histoire des grandes familles séfarades, où le document et la légende se répondent sans toujours se confondre. Pour les Bibas, cette intersection demeure ouverte : certaines filiations restent vraisemblables sans être pleinement documentées, et l'historien honnête en signale la part de conjecture.
Aujourd'hui encore, le nom de Bibas est porté dans les communautés issues de la diaspora séfarade, de l'Afrique du Nord à Israël, perpétuant la mémoire d'une lignée qui aura traversé cinq siècles d'histoire juive sans jamais se départir de sa fidélité à l'étude et au service de son peuple.
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De Salomon à Haïm : la génération du départ
Le document Enkaoua permet de retracer avec une précision inédite les mouvements de la famille dans la seconde moitié du XIXe siècle. Haïm fils de Salomon, né en 1829 et mort le 8 août 1901, épousa en 1870 à Tétouan Rachel Benmergui. De cette union naquit, en premier lieu, une fille prénommée Zarhi — orthographe alternative de Zarie —, qui vit le jour en 1872 à Tétouan. C'est elle, Zarie Bibas, qui constitue le pivot généalogique de la saga Enkaoua.
Ses tantes Clara et Maknine, sœurs de son père Haïm, avaient en quelque sorte montré la voie. Maknine, épouse de Moïse Akrich depuis 1865, fit figure d'éclaireur : son premier enfant, Salomon, naquit à Sidi Bel Abbès le 24 août 1867. Ce fait d'état civil est d'une précision remarquable et témoigne que la migration vers l'Algérie commença pour cette branche de la famille avant même le mariage de Haïm fils de Salomon. Clara, de son côté, avait épousé Joseph Hatchuel en 1862 à Tétouan ; elle et son mari suivirent Maknine et Moïse Akrich, peu de temps après ou en même temps que Haïm.
Ce mouvement familial concerté — plusieurs membres de la même fratrie qui se rejoignent dans la même ville algérienne — est caractéristique des migrations séfarades de l'époque : on ne quittait pas Tétouan seul, mais en réseau, en s'appuyant sur ceux qui avaient précédé pour trouver logement, emploi et insertion communautaire.
Sidi Bel Abbès, ville de la Légion et des Séfarades
La destination choisie par la branche Bibas n'était pas anodine. Sidi Bel Abbès, ville de garnison fondée autour du dépôt de la Légion étrangère en 1843, était à l'époque un bourg arabe créé en 1836 sur une plaine extrêmement plate avec très peu de relief : le Mamelon côté ouest et le Mâconnais côté nord-est. La Légion avait conçu la ville comme un quartier militaire en pâtés de maisons identiques et à angles droits, et cherchait activement à la peupler. L'arrivée des premiers Tétouanais constituait une manne exceptionnelle pour la Légion, car c'étaient pour la plupart des commerçants.
Le choix de Sidi Bel Abbès plutôt que d'Oran s'explique en partie par un événement militaire entré dans la légende de la Légion : le combat de Camerone, le 30 avril 1863, où une compagnie de soixante légionnaires conduite par le capitaine Danjou avait résisté jusqu'au dernier homme à un corps d'armée mexicain de deux mille soldats, lors de la campagne française au Mexique pour la défense de la Louisiane. En guise de reconnaissance, Napoléon III, de passage à Sidi Bel Abbès, décida d'y implanter définitivement la Légion. La renommée de cette ville-garnison, associée à la protection militaire française et à l'esprit de commerce qui caractérisait les Séfarades tétouanais, fit le reste.
Le cœur de Sidi Bel Abbès était habité par des Juifs qui s'empressèrent d'ériger des immeubles et trois synagogues dans le même pâté de maisons, face au marché couvert de la ville. La première, et la plus grande, rue Lord Byron, était la synagogue Beddock ; la seconde, boulevard de Verdun, était la synagogue Lasry ; quant à la troisième, rue Catinat, celle que la famille fréquentait, c'était la synagogue Sananès. Comme en France, ces synagogues n'avaient pas pignon sur rue : rien de leur façade extérieure ne laissait deviner ce qu'elles renfermaient — elles résidaient au fond d'un long couloir, perpétuant ainsi la discrétion architecturale caractéristique du judaïsme urbain de l'époque. La famille Bibas avait coutume d'habiter rue Mogador, tantôt au numéro 12, tantôt au numéro 8 dans la maison Bendjo, ainsi que rue Gambetta — adresses précises qui ancrent dans la topographie urbaine une mémoire que les destructions et les départs de 1962 auraient pu effacer.
La pratique de l'espagnol et du judéo-espagnol était la règle dans toutes les familles, ce qui facilita par la suite l'arrivée des Espagnols en Algérie, et plus encore après la guerre civile de 1936. La communauté séfarade et les réfugiés espagnols partageaient ainsi une langue, une mémoire et une sensibilité politique qui les rapprochaient, par-delà la frontière religieuse.
Le décret Crémieux et l'accélération de l'exode
Un événement législatif majeur précipita et légitima la migration des Tétouanais vers l'Algérie. Le décret Adolphe Crémieux, promulgué en octobre 1871, accordait la nationalité française à tous les Juifs résidant sur le territoire français de l'Algérie. Le document Enkaoua en retrace la genèse avec une précision savoureuse : pour faire adopter son texte par l'Assemblée nationale, Crémieux — député juif alsacien — argua devant ses collègues que la défaite de Sedan avait conduit à l'annexion prussienne de l'Alsace-Lorraine, entraînant la perte de quelque quarante mille Juifs français, que son décret permettrait de compenser par trente-sept mille Juifs algériens naturalisés. Une tentative d'abrogation eut lieu le 21 juillet 1871, mais les pressions conjuguées du banquier Alphonse de Rothschild et du baron Péreire — qui acceptaient de prêter à la Troisième République naissante l'indemnité de guerre de cinq milliards de francs or à verser à la Prusse — emportèrent finalement la décision. Ce décret du 20 octobre 1870, promulgué après d'âpres batailles en octobre 1871, fut abrogé par les lois antijuives de Vichy le 3 octobre 1940.
Pour les Tétouanais, l'enjeu était capital : ils quittaient un pays à dominante européenne — Tétouan — pour un vrai pays européen, la France. Ce faisant, ils passaient du statut de dhimmis — statut protégé mais subordonné qui était le leur sous la domination musulmane avant l'arrivée de la France en 1830 — à celui de citoyens français à part entière. Le document Enkaoua note, avec la franchise qui caractérise son témoignage, que cette naturalisation permettait aux Juifs de « passer devant les Arabes » — formulation qui dit la brutalité des hiérarchies coloniales, même si elle en révèle aussi les contradictions et les ambiguïtés vécues au quotidien.
De nombreux Juifs du Maroc et de Tunisie entrèrent en Algérie pour acquérir cette nationalité française. Pour la branche des Bibas, le décret Crémieux constitua le signal décisif : Haïm Bibas, appelé par sa sœur Maknine et son beau-frère Moïse Akriche résidant à Sidi Bel Abbès depuis au moins 1867, quitta définitivement Tétouan à la fin de 1872 ou au début de 1873. La preuve documentaire de cette date est fournie par l'acte de décès d'Ester, deuxième enfant du couple Haïm-Rachel Benmergui, morte à seize mois le 25 juin 1874 : l'acte précise qu'Ester était née à Sidi Bel Abbès en février 1873, ce qui établit avec précision la venue en Algérie de la famille. Cette date, longtemps ignorée de la mémoire familiale, fut retrouvée grâce à la patience du travail généalogique d'Enkaoua.
Zarie Bibas et la connexion Enkaoua
Au cœur de ce chapitre se trouve la figure de Zarie Bibas, grand-mère d'Ephraïm Enkaoua. C'est par elle que la lignée des Bibas de Tétouan se prolonge dans la famille Enkaoua, et c'est la reconstitution de son parcours qui constitue le fil conducteur du document généalogique. Son nom, Zarie — forme séfarade de Zahara, lumineuse —, appartient à ce registre de prénoms féminins judéo-espagnols qui traversèrent les siècles sans se déformer. Zarie était née en 1872 à Tétouan, seule de sa fratrie à avoir vu le jour au Maroc, et avait suivi ses parents dans le voyage vers Sidi Bel Abbès alors qu'elle était encore nourrisson.
Zarie Bibas avait une sœur, Bellida Bibas. Ce prénom, Bellida, est d'une remarquable pureté ibérique : il dérive de l'espagnol bella, belle, et figure parmi les prénoms féminins les plus attestés dans les registres communautaires séfarades de l'espace maroco-ibérique. Bellida naquit le 30 avril 1877 et épousa le 14 février 1906 David Bitton. La présence de ces deux sœurs — Zarie et Bellida — dans la tradition familiale Enkaoua témoigne d'une transmission orale soigneusement entretenue sur plusieurs générations, depuis Tétouan jusqu'à Oran et Sidi Bel Abbès.
Le 3 août 1898 eut lieu à Sidi Bel Abbès ce qu'Ephraïm Enkaoua appelle une « véritable révolution familiale » : pour la première fois, un mariage mixte unissait une judéo-espagnole, Zarie Bibas, à un judéo-arabe, Ephraïm Enkaoua. La méfiance que suscitait cette union entre deux branches du judaïsme séfarade aux origines géographiques distinctes — l'une descendant du rab de Tlemcen venu de Tolède, l'autre du rabbin de Tétouan — se lit dans une précaution exceptionnelle prise pour l'époque : les futurs époux avaient contracté devant notaire, le 28 juillet précédent, un véritable contrat de mariage, dont Ephraïm Enkaoua détient l'original pour l'avoir reçu de sa tante Perlette. Ce document notarié est lui-même une pièce d'histoire : il témoigne de ce que deux illustres dynasties rabbiniques pouvaient se méfier l'une de l'autre au moment de s'unir, tout en reconnaissant dans cette union quelque chose de légitime et d'élevé.
De cette union naquirent plusieurs enfants. Perlette, née le 16 juillet 1900, fut l'aînée des Enkaoua — et l'aînée de tous les cousins et cousines qui naîtraient par la suite, dont le dernier fut Gilbert Bibas né en 1936. Après elle vinrent Samuel (né le 15 janvier 1902, mort le 28 janvier suivant), Haïm Emile (né le 7 mars 1903), Rachel (née le 21 juin 1904), Julie (née le 29 octobre 1908, morte à cinq mois), et enfin Chemali Samuel — père d'Ephraïm —, né le 10 juin 1911. Samuel Enkaoua (1911–1985), ce père d'Ephraïm, forma le trait d'union vivant entre la mémoire tétouanaise des Bibas et la génération algérienne qui allait vivre l'indépendance de l'Algérie, le déracinement de 1962 et la dispersion vers la France et Israël.
Zarie fut veuve très tôt, en 1916, et fut littéralement prise sous la coupe de son frère Salomon et de toutes ses sœurs. Cet esprit de famille irréprochable — les liens indéfectibles, la solidarité dans les joies et surtout dans les peines — fut transmis par Zarie à ses enfants, et par eux à leurs propres descendants.
La fratrie des Bibas de Sidi Bel Abbès : une grande famille soudée
Le document Enkaoua reconstitue avec une minutie exemplaire l'ensemble de la fratrie issue d'Haïm Bibas et de Rachel Benmergui. Après Zarie (1872), Ester (née en février 1873, décédée à seize mois le 25 juin 1874) et Salomon (né le 1er avril 1874), vinrent encore sept autres enfants, tous nés à Sidi Bel Abbès :
Clara dite Clarisse, née le 2 décembre 1875, épousa le 23 novembre 1904 Nathan Kaoua ; Bellida la Belle, née le 30 avril 1877, épousa le 14 février 1906 David Bitton ; Esther, née le 28 octobre 1878, épousa Joseph Akrich le 18 janvier 1905 et eut cinq enfants : Henri, Jules, Rachel, Gilberte et Georges ; Donna, née le 6 septembre 1880, épousa Abraham Sousan le 12 mai 1909 et eut six enfants : Eliaou, Haïm dit Henri, David dit Raymond, Isaac Georges, Rachel et Fortunée dite Nini ; Sultana dite Reine, née le 16 octobre 1882, épousa Joseph Teboul le 12 mars 1919 et n'eut qu'une fille, Henriette ; Sette dite Setty, née le 19 janvier 1885, ne se maria pas et décéda jeune à trente-sept ans le 15 juillet 1932 ; et enfin Fortunée, née le 14 octobre 1887, dernière de la fratrie, qui épousa Isaac Bensoussan en 1919 et eut six enfants : Yvonne, Prosper, Denise, Odette, Armand, Claude et Léo.
Toutes ces naissances et ces mariages eurent lieu à Sidi Bel Abbès à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Cette très grande famille était extrêmement soudée — une solidarité forgée dans l'exil, cimentée par la langue commune et entretenue par la proximité géographique de tous ses membres dans les rues de la même ville.
Chez l'oncle Salomon, qui épousa Zarie Krief le 16 juin 1909, il y eut douze enfants : Rachel, Armand, Marcel, Renée, Odette, Elie, Alexandre, Edouard, Francine, Eliane, Claude-Setty et Gilbert. Ce Salomon Bibas — dix-huitième génération de la lignée depuis Ḥayyim Bibas HaZaquen, né le 1er avril 1874 à Sidi Bel Abbès et mort le 24 novembre 1952 — fut un rabbin extrêmement vénéré, respecté, d'une très grande éducation, d'une très grande sagesse et d'une totale dévotion à sa communauté, guidé par de grandes considérations religieuses et totalement désintéressé. Ephraïm Enkaoua l'a personnellement connu. Sa mort causa une très grande désolation au sein de toute la communauté : le jour de ses obsèques, le cœur de la ville toute entière, juive et non juive, s'arrêta de battre, et un cortège d'au moins trois cents mètres d'une population innombrable accompagna sa dépouille jusqu'à sa dernière demeure. En arrivant à Sidi Bel Abbès, son père Haïm Bibas avait créé une yeshiva — et, à chaque fois qu'il déclarait la naissance d'un enfant, il énonçait sa profession : instituteur. La vocation d'enseignant et de transmetteur, portée depuis le fondateur tétouanais, se perpétuait ainsi sous le ciel algérien.
Ramifications collatérales : Salomon Benmergui et l'Amérique du Sud
Le document Enkaoua signale, dans les branches collatérales de la famille, un épisode d'une singulière densité romanesque. Salomon Benmergui, frère de l'arrière-grand-mère Rachel Benmergui, quitta Tétouan vers 1870 à l'âge d'environ dix-huit ans pour s'établir à Caracas, où il fit fortune. Se faisant appeler Alfonso, il s'associa avec Abraham et Salvador Benzecri, tous deux originaires de Tétouan ; leur fortune fut telle qu'ils acquirent des îles qui portèrent le nom de « Mergui ». Il semble qu'il fut rejoint par son cousin Salomon Aboudharam vers 1886, et prit alors le nom de Salvador Hernandez. Vers 1900, Salomon Benmergui revint à Oran pour rendre visite à sa sœur Rachel ; il lui remit plusieurs pièces d'or, qu'elle distribua à ses huit filles. Selon Henriette Azen, l'une des descendantes, ces pièces furent transmises de génération en génération : Henriette en remit une à chacune de ses deux filles et destine la troisième à sa petite-fille, fille de son fils Gérard. Cet or venu de Caracas, transmis de main en main pendant plus d'un siècle, est une métaphore saisissante de la transmission mémorielle elle-même : quelque chose de précieux, de pesant et d'irréductible, que les familles portent avec elles à travers les migrations.
Destins tragiques : Henri Bibas et le bagne de Guyane
Le document signale par ailleurs, dans les ramifications collatérales de la lignée, un épisode d'une singulière densité dramatique : un Henri Bibas, qualifié d'« agité », fut condamné pour faux et usage de faux en écritures comptables militaires en 1932–1933 à Taza, au Maroc, et embarqué pour le bagne en Guyane sous le matricule 3335. Cet épisode, marginal sur le plan généalogique mais révélateur des tensions et des déclassements qui pouvaient affecter les membres les plus vulnérables de la communauté, illustre la diversité des destins au sein d'une même lignée. De son union avec Rachel Biton, Henri eut un fils, Armand Daragon, qui fut connu comme cousin germain par les enfants de Samuel Enkaoua.
Rachel Biton, cousine et mémoire partagée
Le document Enkaoua signale que Rachel Biton était cousine germaine de Samuel Enkaoua (1911–1985). Ce lien de parenté, retrouvé grâce aux échanges sur le forum Morial, est emblématique de la façon dont les recherches généalogiques contemporaines permettent de renouer des fils que les migrations avaient semblé couper définitivement. La découverte de ce lien permit à Ephraïm Enkaoua d'inscrire sur l'arbre généalogique commun la descendance établie à Taza de Rachel Biton, ajoutant ainsi une nouvelle branche à la saga des Bibas-Enkaoua.
Ces retrouvailles généalogiques illustrent un phénomène caractéristique des communautés séfarades du Maghreb à l'ère numérique : la reconstruction de la mémoire familiale par agrégation progressive de témoignages, d'actes et de souvenirs transmis. Là où les archives officielles — registres d'état civil, actes notariaux, documents militaires — fournissent le squelette chronologique, la mémoire orale et les correspondances entre descendants fournissent la chair et le sang, sans lesquels la généalogie n'est qu'une liste de noms.
La langue, les adresses, les expressions : une civilisation domestique
Au-delà des faits d'état civil et des actes notariaux, le document Enkaoua préserve des fragments d'une civilisation domestique que l'histoire officielle n'enregistre pas. Les membres de la famille ont tous gardé intact le patrimoine tétouanais au point qu'ils ne parlaient pas un mot d'arabe. Le judéo-espagnol était leur langue maternelle, transmise aux enfants en même temps que le français. Les expressions affectueuses de la haquétia — la cara de luz, hijo de mi alma, férazman, capara por ti, mi vida — étaient le tissu quotidien de la vie familiale. Elles disent quelque chose d'essentiel sur la façon dont une communauté porte son exil : non pas comme une blessure toujours ouverte, mais comme une langue d'amour que l'on passe à ses enfants.
La saga se prolonge aujourd'hui en France et en Israël. Le dernier enfant de l'oncle Salomon et de Zarie Krief, Gilbert Bibas, né en 1936, est le dernier représentant de la génération née à Sidi Bel Abbès avant la Seconde Guerre mondiale — et le dernier maillon connu de la chaîne ininterrompue qui remonte, par dix-huit générations, jusqu'au rabbin Ḥayyim Bibas fondateur.
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La publication du document Enkaoua sur Morial, et la correspondance internationale qu'elle a suscitée depuis Ashdod jusqu'à Montréal, New York, Barcelone et São Paulo, témoigne de la vitalité de cette mémoire partagée à l'ère numérique. Des porteurs du nom Bibas venus de tous les horizons de la diaspora ont reconnu dans ce texte des fragments de leur propre histoire, confirmant que la dispersion n'avait pas brisé le fil de la mémoire, mais l'avait simplement tendu sur des distances plus grandes.
L'étymologie même du nom résume cette ambition : si Vivas-Bibas signifie « que tu vives », « la vie, la vie », et si SEMPER VIVES signifie « toujours tu vivras », alors chaque génération qui transmet son nom, chaque Enkaoua qui recherche ses ancêtres, chaque descendant de Ḥayyim Bibas HaZaquen qui entre en contact avec un autre, chaque pièce d'or tétouanaise transmise de main en main depuis Caracas jusqu'à la petite-fille d'Henriette Azen, accomplit quelque chose que l'Inquisition, les pogroms, les sultans et les guerres coloniales n'ont pas réussi à éteindre : il dit le-ḥayyim, à la vie.
Entre l'archive qui établit et la mémoire qui transmet, la saga des Bibas demeure un objet d'histoire vivant, où chaque génération a su, selon les mots mêmes de sa vocation, soigner les corps, guider les âmes et préparer, jusque dans l'idée du retour, l'avenir de son peuple. Que ce Grand Livre serve à ceux qui viennent, pour qu'ils sachent d'où ils viennent.
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Espagne
Moyen Âge–1492
Patronyme séfarade ibérique ; foyer présumé en Espagne avant l'expulsion de 1492. Origine pré-1492 non documentée précisément.
Maroc
après 1492
Branche présumée installée au Maroc après l'expulsion d'Espagne, comme nombre de familles séfarades (toshavim/megorashim). À confirmer.
Tétouan
XVIe–XIXe s.
Présence revendiquée dans le nord du Maroc (région de Tétouan), foyer séfarade majeur. Documentation à vérifier.
Gibraltar
XVIIIe–XXe s.
Migration possible de familles séfarades du nord marocain vers Gibraltar. Non documentée pour cette lignée précise.
France
XXe s.
Migration moderne possible vers la France lors des départs du Maroc. À confirmer.
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