Le nom Ovazza appartient à la constellation des patronymes juifs italiens recensés au début du XXe siècle. Il figure dans l'ouvrage de référence de Samuel Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia (Florence, 1925), répertoire qui demeure l'un des instruments fondamentaux pour l'étude onomastique du judaïsme péninsulaire [Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia, 1925]. Comme nombre de patronymes juifs piémontais, Ovazza renvoie vraisemblablement à une origine toponymique ou dialectale, suivant le schéma classique par lequel les familles juives d'Italie septentrionale tirèrent leur nom de la localité d'établissement ou d'origine — schéma qui caractérise une large part des noms du Piémont et de la vallée du Pô [Schaerf, 1925].
L'histoire des Ovazza ne se laisse pourtant pas réduire à une notice onomastique. Elle s'inscrit dans la trajectoire singulière du judaïsme piémontais, communauté ancienne, profondément intégrée à la société turinoise après l'Émancipation de 1848, et qui paya un prix terrible aux persécutions des années 1938-1945. Le nom des Ovazza est devenu, dans l'historiographie de la Shoah en Italie, l'un des plus emblématiques : il est attaché à la figure d'Ettore Ovazza, banquier juif et fasciste convaincu, assassiné avec les siens en 1943, dont le destin tragique condense les illusions et les contradictions d'une partie de la bourgeoisie juive italienne face au régime de Mussolini.
Ce Grand Livre propose une reconstitution honnête, distinguant ce qui relève de l'archive établie de ce qui demeure tradition transmise ou hypothèse. Il s'attache d'abord aux racines piémontaises, puis à l'ascension d'une famille de la bourgeoisie d'affaires turinoise, avant de suivre le chemin qui mena Ettore Ovazza du nationalisme fervent à l'extermination, et de mesurer enfin la mémoire qui s'est construite autour de ce nom.
Le judaïsme piémontais constitue l'un des plus anciens foyers juifs d'Italie du Nord. Installées de longue date dans les bourgs et les villes du duché de Savoie puis du royaume de Sardaigne, les familles juives connurent, à partir du XVIe siècle, le régime du ghetto, avant l'émancipation accordée par le Statut albertin en 1848. C'est dans ce terreau que s'enracine le nom Ovazza.
L'attribution patronymique des juifs piémontais obéit largement à une logique toponymique. Schaerf, dans son inventaire de 1925, classe une part substantielle des noms juifs italiens comme dérivés de noms de lieux — villes, villages, régions d'origine ou de séjour [Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia, 1925]. Le nom Ovazza s'inscrit selon toute vraisemblance dans cette catégorie, bien que l'identification précise de la localité éponyme demeure incertaine et relève davantage de la conjecture érudite que de la démonstration archivistique. La forme du nom, avec sa terminaison en -azza, évoque les suffixes dialectaux de l'Italie septentrionale, ce qui conforte l'hypothèse d'un ancrage piémontais ancien.
Il convient ici de séparer ce qui est établi de ce qui demeure transmis. Que les Ovazza soient une famille juive d'Italie attestée dès le répertoire de Schaerf : cela est documentaire. Que leur nom procède d'un toponyme précis : cela reste une probabilité fondée sur l'analogie onomastique. La prudence s'impose d'autant plus que les variations orthographiques des registres communautaires anciens — où un même nom pouvait s'écrire de plusieurs manières selon le scribe — brouillent souvent la filiation graphique des patronymes. La tradition familiale, comme il est fréquent dans les lignées juives italiennes, a pu conserver le souvenir d'une provenance ; mais ce souvenir, faute de pièces probantes, appartient au registre de la mémoire plus qu'à celui de l'histoire établie.
Au lendemain de l'Émancipation de 1848, les juifs piémontais accédèrent pleinement à la citoyenneté du royaume de Sardaigne, puis du royaume d'Italie unifié en 1861. Turin, capitale historique de la maison de Savoie et première capitale de l'Italie unie, devint le théâtre d'une ascension sociale rapide pour nombre de familles juives, qui s'illustrèrent dans la finance, l'industrie, l'armée, l'administration et les professions libérales [Encyclopaedia Judaica, art. « Turin » ; « Piedmont »].
La communauté juive turinoise, l'une des plus actives d'Italie, se dota au XIXe siècle d'institutions florissantes, couronnées par la construction de la grande synagogue dite Mole Antonelliana — projet d'abord conçu comme temple israélite, avant que la communauté n'y renonce et que l'édifice ne devienne le monument emblématique de la ville. Ce détail illustre l'ampleur des ambitions et des moyens de la bourgeoisie juive turinoise de cette époque [Encyclopaedia Judaica, art. « Turin »].
C'est dans ce milieu que les Ovazza s'affirment comme une famille de la haute bourgeoisie d'affaires. Au tournant du XXe siècle, ils sont établis dans la banque : la maison de banque familiale, fondée à Turin, leur assure une position notable au sein de l'élite économique de la ville. L'intégration des Ovazza est alors totale, à l'image de tant de familles juives italiennes qui se considéraient, à juste titre, comme des Italiens de confession israélite, profondément patriotes et attachés à la nation née du Risorgimento. Cette identité patriotique, partagée par une large fraction du judaïsme italien, explique en partie l'adhésion ultérieure de certains de ses membres au mouvement national-fasciste, où ils voyaient le prolongement de leur loyauté envers la patrie.
La figure dominante de la lignée est Ettore Ovazza, né à Turin en 1892 dans cette famille de banquiers. Il participe à la Première Guerre mondiale dans les rangs de l'armée italienne, expérience qui nourrit chez lui un nationalisme ardent, comme chez bien des anciens combattants de sa génération [Alexander Stille, Benevolence and Betrayal, 1991].
Ettore Ovazza adhère au fascisme dès ses origines. Participant, selon plusieurs récits, à la Marcia su Roma de 1922, il devient l'archétype du juif fasciste italien : convaincu que le régime de Mussolini incarne la grandeur de l'Italie, il ne perçoit aucune contradiction entre sa foi juive et son engagement politique. Il fait partie de ces juifs italiens, minoritaires mais visibles, qui soutinrent activement le régime durant ses deux premières décennies, époque où le fascisme italien ne professait pas, contrairement au nazisme, d'antisémitisme d'État [Renzo De Felice, Storia degli ebrei italiani sotto il fascismo, 1961].
Ettore Ovazza ne se contente pas d'adhérer : il milite. En 1934, il fonde et finance le journal La Nostra Bandiera, organe des juifs fascistes opposés au sionisme, qu'il jugeait incompatible avec la pleine loyauté due à la patrie italienne. Le mouvement bandieriste défendait une intégration totale des juifs dans la nation fasciste et critiquait les organisations sionistes accusées de double allégeance [Stille, Benevolence and Betrayal, 1991 ; De Felice, 1961]. Cette posture, qui apparaîtra rétrospectivement comme une tragique illusion, témoigne de la profondeur de l'assimilation patriotique d'une fraction du judaïsme italien.
L'illusion d'Ettore Ovazza et des juifs fascistes se brisa en 1938. Sous la pression de l'alliance croissante avec l'Allemagne nazie, le régime de Mussolini promulgua cette année-là les leggi razziali, lois raciales qui excluaient les juifs de la fonction publique, de l'enseignement, de l'armée, restreignaient leurs activités économiques et leur retiraient une part de leurs droits civiques [De Felice, Storia degli ebrei italiani sotto il fascismo, 1961 ; Encyclopaedia Judaica, art. « Italy »].
Pour des hommes comme Ettore Ovazza, ces lois représentèrent un démenti brutal à toute une vie de loyauté. Le régime qu'ils avaient servi, et auquel ils avaient sacrifié jusqu'à leur solidarité avec le sionisme, les rejetait désormais comme étrangers à la nation. La désillusion fut immense, mais beaucoup, y compris Ettore Ovazza, persistèrent dans l'espoir que cette politique n'était qu'une concession passagère à l'allié allemand, et que leur fidélité personnelle à Mussolini les épargnerait.
Cet aveuglement relatif s'inscrit dans une tragédie collective : la communauté juive italienne, l'une des plus anciennes d'Europe et profondément intégrée, fut prise au piège de sa propre confiance dans l'État. Les lois de 1938 marquèrent le début d'un processus qui, après l'armistice de septembre 1943 et l'occupation allemande du nord de l'Italie, déboucha sur la déportation et l'extermination. À partir de l'automne 1943, les juifs d'Italie septentrionale furent traqués par les SS et leurs auxiliaires, et déportés vers Auschwitz [Encyclopaedia Judaica, art. « Italy » ; Liliana Picciotto Fargion, Il libro della memoria, 1991].
Le destin d'Ettore Ovazza et de sa famille bascula dans l'horreur en octobre 1943, peu après l'occupation allemande du Piémont. Cherchant à se mettre à l'abri, les Ovazza tentèrent de gagner la Suisse en passant par la région du lac Majeur, près de la frontière. C'est dans cette zone, autour de Verbania, Intra et Gressoney, que sévit l'une des premières unités SS chargées de la chasse aux juifs dans le nord de l'Italie [Stille, Benevolence and Betrayal, 1991 ; Picciotto Fargion, Il libro della memoria, 1991].
Ettore Ovazza, son épouse Nella, leur fils Riccardo et leur fille Elena furent capturés et assassinés par des SS dans les premiers jours d'octobre 1943. Le récit historiographique rapporte que les corps furent dissimulés et que les meurtriers tentèrent d'effacer les traces du crime, dans un épisode qui figure parmi les premières exécutions massives de juifs sur le sol italien après l'armistice [Stille, Benevolence and Betrayal, 1991]. Le banquier qui avait fondé un journal pour proclamer la loyauté des juifs au fascisme périt ainsi des mains des alliés de ce même régime, victime de la machine d'extermination qu'il n'avait pas su, ou pas voulu, voir venir.
Le massacre des Ovazza est devenu un symbole. Il incarne, dans toute sa cruauté, l'effondrement de l'illusion assimilationniste : ni la richesse, ni le patriotisme, ni l'adhésion au fascisme ne purent protéger une famille juive de l'anéantissement programmé. D'autres membres de la lignée Ovazza furent également frappés par les persécutions ; les noms de victimes du patronyme figurent dans les recensements de la Shoah italienne, notamment dans Il libro della memoria de Liliana Picciotto Fargion, qui dressa le registre nominatif des juifs déportés et tués depuis l'Italie [Picciotto Fargion, Il libro della memoria, 1991].
L'histoire des Ovazza a connu une postérité considérable, à la mesure de sa charge symbolique. Le récit du juif fasciste assassiné par les nazis a inspiré historiens, écrivains et cinéastes, faisant du nom Ovazza l'un des emblèmes des paradoxes de l'expérience juive italienne sous le fascisme.
C'est l'ouvrage du journaliste et historien Alexander Stille, Benevolence and Betrayal: Five Italian Jewish Families under Fascism (1991), qui contribua le plus largement à porter cette histoire à la connaissance du public international. Stille y consacre un chapitre détaillé à la famille Ovazza, reconstituant la trajectoire d'Ettore depuis l'enthousiasme fasciste jusqu'au massacre du lac Majeur [Stille, Benevolence and Betrayal, 1991]. Cette histoire dialogue avec la grande œuvre de Renzo De Felice sur les juifs italiens sous le fascisme, qui en fournit le cadre politique et chronologique [De Felice, 1961].
À ce point, mémoire familiale et archive historique se répondent — parfois pour se confirmer, parfois pour se nuancer. Certains détails du massacre, transmis par les témoignages et reconstitués après-guerre lors de procès et d'enquêtes, varient selon les sources quant au lieu exact, au nombre des victimes ou au déroulement précis. La tradition orale familiale et le récit historiographique convergent toutefois sur l'essentiel : l'extermination d'une famille de la bourgeoisie juive turinoise, profondément italienne et longtemps fasciste, par les SS en 1943.
Le nom Ovazza demeure ainsi suspendu entre deux registres. Comme patronyme, il appartient à l'onomastique juive italienne consignée par Schaerf [Schaerf, 1925]. Comme histoire, il appartient à la mémoire de la Shoah en Italie et à la méditation sur les illusions de l'assimilation. La leçon que la postérité en a tirée — celle d'une loyauté trahie — relève d'une interprétation morale qui, pour juste qu'elle paraisse, mérite d'être maniée avec la prudence de l'historien, attentif à ne pas réduire des existences singulières au seul rôle de symboles.
La lignée Ovazza traverse, en une seule trajectoire familiale, l'histoire du judaïsme italien moderne : l'ancrage piémontais ancien, dont le nom porte la trace toponymique probable ; l'émancipation et l'ascension dans la bourgeoisie turinoise après 1848 ; l'intégration patriotique poussée jusqu'à l'adhésion fasciste ; enfin, l'effondrement tragique des lois raciales de 1938 et le massacre de 1943.
Le destin d'Ettore Ovazza, banquier juif et fasciste assassiné par les SS, résume avec une force singulière les contradictions de l'expérience juive italienne sous le fascisme. Il rappelle que l'assimilation la plus complète et la fidélité la plus ardente ne purent rien contre une logique d'extermination importée et finalement appliquée sur le sol italien. La distinction maintenue tout au long de cet ouvrage — entre l'onomastique transmise, l'archive établie et la mémoire interprétative — vise à honorer cette histoire sans la trahir : à dire ce que les sources permettent d'affirmer, à signaler ce qui demeure probable ou transmis, et à ne jamais combler par l'invention les silences de l'archive. Le nom Ovazza, gravé dans le répertoire de Schaerf comme dans le martyrologe de la Shoah italienne, demeure un témoin essentiel de la grandeur et de la tragédie du judaïsme piémontais.