Le nom de Halévi (en hébreu ha-Lévi, « le Lévite ») désigne moins une famille au sens étroit qu'une appartenance tribale : celle des descendants de Lévi, fils de Jacob, voués au service du Temple de Jérusalem. Porté par d'innombrables foyers à travers le monde juif, ce patronyme a connu sa plus haute illustration dans l'Espagne médiévale, lorsqu'un homme né en Castille ou en Navarre à la fin du XIᵉ siècle — Yehuda ben Shemuel ha-Lévi — donna à la langue hébraïque quelques-uns de ses plus beaux vers et à la pensée juive l'une de ses œuvres maîtresses, Le Kuzari. Sa renommée est telle que, dans la mémoire collective séfarade, parler des « Halévi » revient souvent à évoquer d'abord sa figure : poète, philosophe et médecin, il incarne à lui seul la synthèse de la foi et de la culture qui définit l'âge d'or des Juifs d'Espagne.
Ce Grand Livre se propose de retracer la lignée au sens large : le milieu andalou qui forma Yehuda Halévi, l'œuvre qui assura sa postérité, et la longue descendance, réelle ou revendiquée, de ceux qui portèrent après lui le nom de Lévi à travers les diasporas séfarade et nord-africaine. Comme Maïmonide, avec lequel il contraste fortement, Yehuda Halevi embrassa plusieurs mondes : poète, philosophe et médecin, il est connu aujourd'hui pour ses vers religieux et profanes, dont ses célèbres « chants de Sion », et pour Le Kuzari, exposé du judaïsme sous forme de dialogue. [Halkin, 2010] Nous distinguerons partout, par un marqueur honnête, ce qui relève de l'archive établie et ce qui relève de la tradition transmise.
Le patronyme ha-Lévi relève d'une catégorie statutaire ancienne du judaïsme. Les Lévites, descendants de la tribu de Lévi mais non issus de la lignée sacerdotale d'Aaron (les Kohanim), conservèrent dans la liturgie post-Temple des prérogatives spécifiques : appel en second à la lecture de la Torah, ablution des mains des prêtres avant la bénédiction sacerdotale. Cette filiation, transmise patrilinéairement, explique la dispersion universelle du nom, du Yémen à l'Europe rhénane, et son adoption précoce comme nom héréditaire dans l'Espagne musulmane. Joseph Toledano, dans son répertoire des noms des Juifs d'Afrique du Nord, range Lévi et ses variantes parmi les patronymes les plus répandus de la diaspora occidentale, précisément en raison de cette assise tribale [Toledano, 2003].
L'Espagne des XIᵉ et XIIᵉ siècles, divisée entre l'al-Andalus musulman et les royaumes chrétiens du Nord en plein essor de la Reconquista, offrit aux lettrés juifs un cadre exceptionnel. Les centres de Cordoue, de Grenade, de Lucena et de Séville virent fleurir une culture bilingue, arabe et hébraïque, où la poésie profane, la grammaire, la médecine et la philosophie néoplatonicienne et aristotélicienne se mêlaient à l'étude rabbinique. C'est cet âge d'or que décrit Raymond Scheindlin : une littérature hébraïque qui adopta les formes métriques et thématiques de la poésie arabe — le vin, l'amour, l'amitié, l'éloge — tout en les pliant au génie propre de la langue biblique [Scheindlin, 1990]. Zion Zohar souligne combien cette période fonda durablement l'identité séfarade, articulée autour d'un idéal de convivencia lettrée et d'une excellence intellectuelle reconnue par les pouvoirs musulmans comme chrétiens [Zohar, 2005].
C'est dans ce terreau que naît, vers 1075, celui qui allait devenir le plus illustre des Halévi.
La biographie de Yehuda Halévi mêle données documentaires et zones d'ombre que la recherche moderne a partiellement éclairées. On le dit né à Tudèle, en Navarre, ou à Tolède, en Castille, autour de 1075 — l'incertitude même sur son lieu de naissance illustre le caractère fragmentaire des sources. Formé dans le Nord chrétien, il gagna rapidement l'al-Andalus, où il se lia d'amitié avec le grand grammairien et poète Moïse ibn Ezra, qui salua son talent précoce. Médecin de profession, il exerça notamment à Tolède puis à Cordoue, vivant des décennies durant la double pression des troubles politiques entre chrétiens et musulmans et de la montée de l'intolérance almoravide puis almohade.
L'apport décisif de l'érudition contemporaine tient à la Gueniza du Caire, ce dépôt de documents découvert à la fin du XIXᵉ siècle dans la synagogue Ben Ezra de Fustat. Comme le rappelle Hillel Halkin, c'est grâce à ces archives que l'on a pu reconstituer les dernières années du poète et son fameux voyage vers la Terre d'Israël. S'appuyant sur les étonnantes découvertes de la Gueniza du Caire, Halkin reconstitue le mystère des derniers jours de Halevi, avec son voyage fatidique vers la Palestine, qui devint une légende hantée. [Halkin, 2010] Les lettres et reçus retrouvés montrent un homme accueilli avec faste par les communautés d'Alexandrie et de Fustat lors de son passage en Égypte, vers 1140-1141, alors qu'il s'apprêtait à poursuivre vers Jérusalem.
Ici, l'archive et la tradition se répondent. La mémoire juive a conservé le récit d'un Halévi parvenu aux portes de Jérusalem, foulant la poussière de Sion et tombant sous les sabots d'un cavalier au moment même où il récitait sa plus célèbre élégie. Les documents de la Gueniza confirment le voyage et la mort survenue peu après l'arrivée en Orient, sans en valider le détail légendaire : la frontière entre fait établi et récit édifiant demeure ici poreuse, et la prudence impose le « probable ».
L'œuvre de Yehuda Halévi se partage entre poésie profane et poésie sacrée. Dans la veine andalouse, il composa des poèmes de cour, des chants de vin, d'amour et d'amitié, des éloges et des élégies, maniant avec virtuosité la métrique quantitative empruntée à l'arabe. Mais c'est dans la poésie religieuse — piyyutim destinés à la liturgie, selihot de pénitence — qu'il atteignit sa plénitude, et plus encore dans le cycle des Sionides (Shirei Tziyon, les « chants de Sion »).
Ces poèmes, dont le plus célèbre s'ouvre par l'invocation « Sion, ne t'enquiers-tu pas du sort de tes captifs ? », expriment une nostalgie ardente de la Terre d'Israël et un appel au retour. Ils tranchent avec l'esthétique purement esthétisante de la poésie de cour : Halévi y subordonne l'art à une vocation spirituelle et nationale, faisant du désir de Sion le centre de gravité de toute existence juive authentique. Scheindlin a montré comment ces compositions marquent l'apogée et, en un sens, le dépassement de la tradition poétique andalouse, en y injectant une intensité religieuse inédite [Scheindlin, 1990]. Plusieurs Sionides sont entrés dans la liturgie du 9 Av, jour de deuil de la destruction du Temple, et sont récités à ce jour dans les communautés du monde entier — preuve tangible de la pérennité de cette œuvre.
La tradition poétique des Lévites de Sefarad ne s'éteignit pas avec lui. Un siècle plus tard, à Tolède même, Todros ben Yehuda ha-Lévi Aboulafia (1247-après 1300) perpétua, sous un autre nom de Lévite, l'art du diwan hébraïque, mêlant poésie de cour au service des notables juifs de Castille et veine satirique. Son œuvre, conservée et éditée jusqu'à nos jours, témoigne de la continuité d'une culture poétique lévitique en terre ibérique [Sefaria, 2024].
L'œuvre en prose majeure de Yehuda Halévi est Le Kuzari (titre complet : Le Livre de la réfutation et de la preuve en faveur de la religion méprisée), rédigé en arabe judéo-arabe et achevé vers 1140, peu avant son départ pour l'Orient. Le livre prend la forme d'un dialogue inspiré d'un fait historique réinterprété : la conversion au judaïsme du roi des Khazars, peuple turc de la steppe pontique, autour du VIIIᵉ siècle. Le roi, en quête de la vraie voie, interroge successivement un philosophe, un chrétien, un musulman, puis un savant juif (le Haver), dont les réponses occupent l'essentiel de l'ouvrage.
Le Kuzari développe une critique du rationalisme philosophique pur et défend la primauté de l'expérience historique d'Israël — la Révélation au Sinaï attestée par tout un peuple — comme fondement de la certitude religieuse. Halévi y affirme la spécificité d'Israël et le lien organique du peuple à sa langue, sa loi et sa terre. Cette pensée fait de lui un contrepoint au rationalisme maïmonidien, et nourrit jusqu'à l'époque moderne les débats sur l'identité juive.
Adam Shear a retracé la longue carrière du livre : de manuscrit andalou, le Kuzari devint, par ses traductions hébraïques médiévales et ses éditions imprimées, un texte canonique de la culture juive, sans cesse relu, commenté et instrumentalisé du XIIᵉ au XXᵉ siècle pour redéfinir ce que signifie être juif [Shear, 2008]. Cette réception fait du Kuzari l'un des rares ouvrages philosophiques juifs à avoir nourri sans interruption la conscience collective. On notera, en contrepoint, que la tradition philosophique séfarade connut plus tard des héritiers dissidents : c'est de ce même monde ibérique exilé qu'émergea, à Amsterdam, la figure de Spinoza, dont la critique radicale prolonge et renverse à la fois l'héritage rationaliste médiéval [Nadler, 2005].
L'expulsion de 1492 dispersa les Juifs d'Espagne vers l'Afrique du Nord, l'Empire ottoman, l'Italie et les Provinces-Unies. Le nom de Lévi — sous ses formes Halevi, Levy, Lévi, Allevy et leurs équivalents — se retrouve dès lors dans toutes les terres d'accueil, porté par des familles qui se réclamaient de l'ascendance lévitique et, parfois, du prestige du grand poète. Il faut ici user de prudence : la communauté de nom ne prouve pas la descendance directe de Yehuda Halévi, dont la postérité biologique reste indocumentée. C'est pourquoi cette section relève de la mémoire transmise plus que de l'archive.
Dans l'Empire ottoman, le patronyme s'illustra notamment à Salonique, métropole séfarade par excellence. La famille Saadi Halevi y tint une place de premier plan dans la vie intellectuelle et journalistique : Saadi Halevi fut l'éditeur du périodique judéo-espagnol La Época, l'un des grands journaux de la presse séfarade des Balkans au tournant du XXᵉ siècle [Saadi Halevi, 1911]. Cet exemple illustre comment les Lévites séfarades transposèrent dans la modernité — presse, imprimerie, langue ladino — l'héritage lettré dont Halévi avait été l'emblème médiéval.
En Afrique du Nord, le nom s'inscrivit dans un tissu communautaire dense, où les patronymes lévitiques voisinaient avec ceux de grandes familles rabbiniques. Joseph Toledano documente la présence ancienne et la diffusion de ces noms au Maroc, en Algérie et en Tunisie, soulignant que l'attache lévitique y conférait un prestige liturgique transmis de génération en génération [Toledano, 2003]. La tradition familiale, plus que l'acte notarié, est ici le principal vecteur de la mémoire.
Au sein du judaïsme nord-africain, la mémoire des lignées lévitiques croise celle d'autres grandes familles rabbiniques dont les sites généalogiques et patrimoniaux entretiennent aujourd'hui le souvenir. La famille Ankawa / Encaoua, illustrée notamment par le rabbin Raphaël Ankawa de Salé, figure éminente du judaïsme marocain, fait l'objet d'une documentation savante et familiale nourrie, qui éclaire les mécanismes de transmission de l'autorité rabbinique et de la mémoire généalogique dans le Maghreb séfarade [Foundation for Sephardic Studies, 2024] [Ner Tzaddik, 2024].
Ces entreprises de mémoire — plateformes généalogiques, sites officiels, bases collaboratives — constituent une source précieuse pour reconstituer les ramifications familiales, tout en appelant un examen critique. Les données réunies par Geneanet sur la famille Encaoua et par la plateforme familiale dédiée offrent un matériau d'arbres généalogiques étendus [Geneanet, 2024] [Encaoua.org, 2024], dont une partie repose sur la tradition orale et la reconstitution rétrospective. Le site officiel consacré à Rabbi Raphaël Encaoua prolonge ce travail de conservation patrimoniale [RabbiRaphaelEncaoua.com, 2024].
L'intérêt de ces sources, pour une histoire des Halévi entendue au sens large, tient à ce qu'elles montrent l'intersection entre tradition et archive : là où la mémoire familiale affirme une filiation, le généalogiste confronte les actes, les listes communautaires et les colophons de manuscrits. Cette confrontation conduit souvent à nuancer les revendications d'ascendance prestigieuse, sans pour autant les écarter d'un revers de main — d'où le statut « probable » assigné à cette section. La continuité du nom et de la fonction lévitique, elle, demeure le fil rouge solide qui relie le poète de Tudèle aux familles séfarades et maghrébines des siècles ultérieurs.
La lignée des Halévi se laisse lire à deux échelles. À l'échelle de l'individu, elle culmine dans la figure de Yehuda ben Shemuel ha-Lévi, dont la vie, partiellement reconstituée grâce à la Gueniza du Caire, et l'œuvre — Sionides et Kuzari — ont durablement façonné la sensibilité et la pensée juives. Comme Maïmonide, avec lequel il contraste fortement, Yehuda Halevi embrassa plusieurs mondes. [Halkin, 2010] Sa nostalgie de Sion, mise en vers, est devenue un patrimoine liturgique vivant, et sa défense de la spécificité d'Israël un texte de référence relu sans interruption du Moyen Âge à nos jours [Shear, 2008].
À l'échelle de la collectivité, le nom de Lévi traverse l'exil et les diasporas, de Salonique au Maghreb, porté par des familles qui héritent de la fonction lévitique et, pour certaines, revendiquent un lien avec le grand poète. Cette continuité tient pour une part de l'archive — actes, colophons, presse séfarade — et pour une part de la mémoire transmise, qu'il convient de distinguer avec honnêteté. Le Grand Livre des Halévi est ainsi moins le registre d'une descendance unique que le récit d'un nom qui, du service du Temple à la poésie andalouse et aux communautés modernes, n'a cessé de relier le peuple juif à sa mémoire la plus ancienne.