En 1910, l'expédition de Harvard fouille l'acropole de Samarie, capitale du royaume d'Israël. Dans une pièce du complexe palatial, les fouilleurs ramassent une centaine de tessons couverts d'encre — environ cent deux en tout.
Ce ne sont ni des prophéties, ni des annales royales, ni des prières. Ce sont des bordereaux de livraison : le plus ancien fonds administratif du royaume du Nord.
Cent deux tessons, une soixantaine publiés
Le chantier avait commencé en 1908 sous la direction de Gottlieb Schumacher, puis était passé à George Reisner et Clarence Fisher. C'est à eux qu'on doit la trouvaille et sa publication.
Un détail mérite d'être noté, parce qu'il vaut pour tout corpus épigraphique : Reisner n'a publié qu'une soixantaine des cent deux tessons, écartant ceux qu'il jugeait illisibles. Le reste est resté hors du dossier pendant des décennies. Ce qu'un fouilleur estime lisible détermine donc, longtemps après lui, ce que l'on croit savoir d'une administration.
De l'huile fine et du vin vieux
Le contenu est d'une sobriété totale. On y lit des livraisons : une jarre d'huile fine, une jarre de vin vieux. À chaque fois, une année de règne, un lieu d'origine, un nom d'expéditeur, parfois un destinataire.
Les années citées sont la neuvième, la dixième et la quinzième d'un règne que la paléographie situe dans la première moitié du VIIIᵉ siècle — selon toute vraisemblance celui de Jéroboam II, qui régna de 786 à 744 environ.
Ce que ces tessons documentent n'est donc pas un événement mais un rouage : des domaines qui livrent, un palais qui reçoit, des scribes qui enregistrent. C'est la seule manière dont un royaume de cette taille pouvait tenir, et c'est précisément ce que les textes littéraires ne racontent jamais.
L'hébreu du Nord, qui s'écrit autrement
Ces inscriptions ont une valeur que rien ne remplace : elles viennent d'Israël, et non de Juda. L'écrasante majorité de l'épigraphie hébraïque ancienne est judéenne ; ici, on entend le royaume du Nord dans sa propre langue de chancellerie.
La différence se voit jusque dans l'orthographe des noms. Là où Juda écrit la terminaison théophore en -yhw ou -yh, Samarie écrit -yw. Un détail de graphie, et deux traditions scribales distinctes qui apparaissent d'un coup.
Cinq noms de Baal
Les noms de personnes portés par ces bordereaux sont en très grande majorité yahwistes. Mais on en compte environ cinq qui sont formés sur Baal.
Il faut lire ce chiffre avec prudence, et c'est tout l'intérêt de le donner : un nom n'est pas une profession de foi. On peut s'appeler d'après un dieu qu'on ne sert plus, comme on porte aujourd'hui des prénoms dont plus personne ne pense au sens. Ce que les noms attestent, c'est un état de la langue et une mémoire de noms disponibles — pas le contenu d'une croyance.
Ils suffisent tout de même à compliquer l'image d'un royaume religieusement homogène, et ils le font sans polémique : dans une liste de livraisons d'huile, personne n'avait de thèse à défendre.
Une génération avant 722
Ces tessons ont été écrits environ une génération avant que l'Assyrie ne détruise Samarie, en 722. Le royaume qu'ils font fonctionner allait cesser d'exister, et ses habitants être déportés.
Ils n'en savent rien, évidemment. Ils comptent des jarres. C'est la dernière comptabilité d'un État dont il ne restera presque rien d'autre — et ce qui a traversé n'est ni son armée, ni ses rois, ni ses sanctuaires, mais le registre de ses livraisons d'huile.