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Zakhor
printemps 1096 · Spire, Worms, Mayence, Cologne

Les chroniques de Rhénanie

Les croisés partent pour Jérusalem et s'arrêtent à Spire, Worms, Mayence. Les récits hébreux qui en restent posent une question que les auteurs eux-mêmes n'osent pas trancher.

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La première croisade est prêchée en 1095. Au printemps 1096, des bandes armées qui font route vers l'Orient s'arrêtent dans les villes de la vallée du Rhin, où vivent les communautés juives les plus anciennes et les plus savantes du monde ashkénaze.

Spire, Worms, Mayence, Cologne, Trèves. Le comte Emich de Flonheim, cité dans les sources juives comme dans les sources chrétiennes, mène l'une de ces bandes. Il disait avoir eu une révélation lui promettant la royauté et un rôle dans les derniers temps.

Ce que la croisade rendait possible

Le raisonnement qu'on prête à ces bandes est rapporté par les chroniqueurs des deux camps : pourquoi aller si loin combattre les ennemis du Christ, alors qu'il y en a ici même ?

Le but affiché est souvent la conversion, la disparition d'Israël étant tenue pour une condition de la fin des temps. Le pillage est l'autre motif, et les deux ne se distinguent pas toujours.

Les évêques tentent de protéger les Juifs — à Spire, l'évêque Jean en sauve un grand nombre ; à Mayence, l'archevêque les accueille puis abandonne. Il faut le noter, parce qu'on oublie souvent que ces massacres se sont faits contre l'autorité ecclésiastique locale, non sur son ordre.

Le geste que les chroniques racontent

Devant le choix entre le baptême et la mort, une part des communautés a choisi de mourir de sa propre main — des parents tuant leurs enfants avant de se tuer, pour éviter le baptême forcé, tenu pour de l'idolâtrie.

Les chroniques hébraïques appellent cela kiddouch ha-Chem, la sanctification du Nom. Elles cherchent des précédents : la mort de Saül, les Maccabées, Massada, Bar Kokhba.

Elles rapportent aussi, sans le cacher, que d'autres se sont convertis pour survivre — et beaucoup sont revenus au judaïsme ensuite, l'empereur Henri IV les y ayant autorisés, contre l'avis du pape.

Ce que les chroniqueurs ne tranchent pas

Trois récits hébreux nous sont parvenus, dont celui qu'on attribue à Salomon bar Simson, mis par écrit vers 1140, une quarantaine d'années après les faits.

Ils sont d'une ambiguïté remarquable. Le droit rabbinique n'autorise pas le suicide, et encore moins le meurtre de ses enfants ; ces textes célèbrent pourtant ce geste comme le sommet de la fidélité.

Ils ne condamnent pas non plus ceux qui ont cédé. On y lit les deux réponses côte à côte, sans que l'auteur choisisse — et c'est peut-être ce qu'il y a de plus honnête dans ces pages.

Ce que 1096 a laissé

Les communautés rhénanes se sont reconstituées assez vite. Ce qui a changé est ailleurs : une liturgie de deuil s'est installée, avec des listes de noms lues à la synagogue, et le souvenir de 1096 est devenu un repère par rapport auquel on a mesuré tout ce qui a suivi.

Les historiens discutent depuis longtemps de l'ampleur réelle : quelques milliers de morts, sur des communautés qui comptaient au total quelques dizaines de milliers de personnes. Le chiffre importe moins que la rupture.

Un siècle plus tard, York ; un siècle et demi plus tard, le brûlement du Talmud à Paris ; deux siècles plus tard, l'expulsion d'Angleterre. Le printemps 1096 est la première de ces dates.