Ugrás a tartalomra
Zakhor
1665 – 1666 · Smyrne, Gaza, Gallipoli, Andrinople

Le messie et le turban

Des communautés entières vendent leurs biens et cessent de jeûner. Le 16 septembre, devant le sultan, l'homme qu'elles attendaient choisit le turban plutôt que la mort.

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Sabbataï Tsevi, né à Smyrne en 1626, est un homme instable — exalté puis abattu, accomplissant des gestes que ses contemporains jugent scandaleux. Il se proclame messie à plusieurs reprises, et les communautés le chassent.

Tout change en 1665, quand il rencontre à Gaza un jeune homme nommé Nathan, qui se dit prophète et le reconnaît publiquement. Nathan fait ce que Sabbataï ne savait pas faire : il écrit, il organise, il explique. Les excentricités du messie deviennent, sous sa plume, les signes attendus.

Une rumeur qui va plus vite que les navires

Le mouvement se propage par les routes commerciales et par les lettres. En quelques mois, il atteint Alep, Le Caire, Salonique, Livourne, Amsterdam, Hambourg, la Pologne, le Yémen.

L'ampleur est sans équivalent : des communautés jeûnent, puis cessent de jeûner sur ordre du prophète ; on compose des liturgies nouvelles ; on liquide des biens ; des familles se préparent au départ.

Il faut mesurer ce que cela suppose. Ces gens n'étaient pas crédules : c'étaient des marchands, des rabbins, des imprimeurs, dispersés sur trois continents, sans autorité commune. Ils ont cru ensemble, à distance, sur la foi de lettres.

Février à septembre

En février 1666, Sabbataï tente de débarquer près d'Istanbul. Les Ottomans l'arrêtent. On l'emprisonne d'abord à Istanbul, puis dans des conditions plus confortables à Gallipoli.

Sa captivité ne l'affaiblit pas — elle l'amplifie. Des pèlerins affluent, jusque de Pologne, et les affrontements entre partisans et adversaires troublent la vie des villes. Le pouvoir central finit par reprendre l'affaire en main.

En septembre 1666, il est conduit à Andrinople et placé devant un choix : la mort ou l'islam. Le 16 septembre, il se convertit et prend le nom d'Aziz Mehmed Effendi. On lui donne une pension et une charge honorifique.

Ce qui aurait dû finir et n'a pas fini

Une apostasie devant témoins aurait dû clore l'affaire. C'est le contraire qui se produit pour une part des fidèles.

Nathan de Gaza fournit l'explication : la conversion n'est pas un reniement mais la dernière descente du messie dans l'impureté, pour y relever les étincelles tombées — un raisonnement rendu disponible par la kabbale lourianique, qui avait fait de la réparation le cœur du salut.

Un noyau de fidèles suit son maître dans la conversion et forme, à Salonique, la communauté des Dönme, musulmans en public et sabbataïstes en privé, qui a duré des siècles. Un siècle plus tard, Jacob Frank se réclamera de la même lignée.

Ce que cette année a laissé

Sabbataï meurt en 1676 en exil, en Albanie. Les communautés qui avaient cru ont brûlé leurs lettres et n'en ont plus parlé — c'est un des épisodes les plus systématiquement effacés de la mémoire juive, et Scholem a passé sa vie à en reconstituer les traces.

L'effet le plus durable est une méfiance. Après 1666 puis 1759, quiconque annonçait la fin des temps devenait suspect par avance — y compris, longtemps, le hassidisme naissant.

Une génération entière a cessé de jeûner pendant quelques mois de 1666. C'est ce qu'il faut retenir avant l'apostasie : l'ampleur de l'espérance, et non le ridicule de sa fin.