L'objet est minuscule et déconcertant : une bague d'or au chaton de laquelle on a bâti, à l'échelle du doigt, un petit édifice — toit, arcatures, tourelles. On l'appelle anneau à édicule, et c'est une alliance de mariage juive.
Il n'en existe que trois d'époque médiévale dont personne ne conteste la date. Toutes trois ont été retrouvées dans un trésor enfoui.
Erfurt, Colmar, Weissenfels
Les trois anneaux portent la même inscription hébraïque : mazal tov. Ils viennent d'Erfurt, de Colmar et de Weissenfels — et les trois dépôts où on les a retrouvés ont été enfouis au milieu du XIVᵉ siècle, au moment des massacres qui accompagnèrent la peste noire.
Celui d'Erfurt est le plus spectaculaire. Il date du deuxième quart du XIVᵉ siècle, il est d'un or très pur — 85 à 88 % —, et son édicule est une tour gothique en réduction, avec les six lettres de mazal tov gravées sur le toit. Le trésor dont il fait partie a selon toute vraisemblance été caché lors du massacre de 1349, qui anéantit la communauté juive d'Erfurt.
Il faut s'arrêter sur ce que cela signifie. Ces bijoux ne nous sont pas parvenus par une collection, un legs ou une transmission familiale : ils nous sont parvenus parce que leurs propriétaires les ont cachés en hâte et ne sont jamais revenus les chercher. L'objet du mariage a survécu grâce à la tuerie.
Une maison, une synagogue, ou le Temple ?
Que représente le petit bâtiment ? La question n'est pas tranchée, et les trois réponses proposées se valent en dignité.
La première est domestique : c'est la maison neuve du couple, la vie commune qui commence, l'objet le plus concret du mariage — un toit. La deuxième est communautaire : c'est la synagogue, dans laquelle l'union est scellée. La troisième est messianique : c'est le Temple de Jérusalem, celui de Salomon ou celui que Titus a détruit, et l'anneau porte alors au doigt de la mariée l'espérance de sa reconstruction.
Zakhor ne choisit pas. Un objet porté pendant des siècles finit d'ordinaire par accumuler plusieurs sens plutôt qu'un seul, et les trois lectures disent chacune quelque chose de vrai sur ce qu'un mariage engage.
Un anneau qui doit valoir quelque chose
Il y a une raison juridique à ce que ces bagues soient si travaillées, et elle est rarement dite. Dans le mariage juif, l'anneau n'est pas un symbole : c'est l'objet de valeur que l'époux remet, et par la remise duquel l'union est constituée.
Il faut donc qu'il vaille quelque chose, et les décisionnaires en discutent au moins depuis le XIᵉ siècle sans avoir jamais fixé la question de façon définitive. Un anneau d'or massif surmonté d'une architecture d'orfèvre ne relève pas seulement du goût : il répond à une exigence de droit.
L'Italie continue la forme
La forme n'est pas morte avec les communautés rhénanes. Les ateliers italiens l'ont reprise et poussée bien plus loin aux siècles suivants, avec des édicules d'émail et de filigrane, des toits ouvrants, des inscriptions cachées à l'intérieur de la monture.
Ces anneaux-là étaient souvent trop encombrants pour être portés au quotidien, et l'on admet généralement qu'ils appartenaient à la communauté plutôt qu'au couple : on les prêtait pour la cérémonie, et ils resservaient au mariage suivant. Une même bague pouvait ainsi passer au doigt de trois générations de mariées d'une même ville.
Ce que garde un objet minuscule
Une maison d'or de deux centimètres, offerte pour fonder un foyer, cachée sous une dalle quand la ville se retourne contre ses juifs, exhumée six siècles plus tard.
On ne connaît pas les noms des mariés d'Erfurt. On ne sait pas s'ils ont vécu ensemble longtemps, ni comment ils sont morts. Il reste ce qu'ils s'étaient promis, gravé sur un toit large comme un ongle : bonne chance.