Le patronyme Ziri appartient à cette strate profonde de l'onomastique judéo-maghrébine où les noms des Juifs ne renvoient ni à un métier, ni à une localité, ni à un ancêtre biblique, mais à l'enracinement le plus ancien des communautés israélites dans le substrat berbère de l'Afrique du Nord. Selon l'ouvrage de référence d'Abraham I. Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, le nom Ziri dérive du nom d'un chef berbère du Xe siècle, issu des Sanhadja des monts du Titteri, dans l'Atlas tellien, qui fortifia Alger, Médéa et Miliana [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc]. Cette filiation onomastique, modeste en apparence, ouvre une fenêtre saisissante sur un fait historique majeur : l'existence, au sein du judaïsme nord-africain, d'une composante berbérophone profondément intégrée aux structures tribales et politiques du Maghreb médiéval.
Le nom Ziri (en berbère Ziri, parfois transcrit Zîrî ou Ziryab dans des formes voisines) signifie, selon les onomasticiens, « clair de lune » ou « lumière de la nuit » dans certains parlers berbères, sens que retiennent plusieurs études consacrées aux anthroponymes nord-africains [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord]. Il fut porté par l'un des fondateurs de dynasties les plus considérables de l'histoire du Maghreb, Ziri ibn Manad, ancêtre éponyme de la dynastie ziride. Que des Juifs aient porté, et transmis sur près d'un millénaire, un nom d'origine si nettement berbère et princière, témoigne de la longue cohabitation — faite d'échanges, de protections, de servitudes et de symbioses — entre les communautés juives et les confédérations sanhadjiennes du Maghreb central.
Ce volume se propose de retracer, à partir des sources savantes disponibles, les couches successives qui composent l'histoire de la lignée Ziri : la racine berbère et zirides du nom ; les voies par lesquelles il devint un patronyme juif ; sa diffusion entre le Maghreb central, le Maroc et, plus tard, les diasporas. Là où l'archive parle, nous suivrons l'archive ; là où seule la tradition transmet, nous le dirons. Car l'histoire d'un nom est toujours, en filigrane, l'histoire d'un peuple et de ses migrations.
À l'origine du nom se tient une figure historique parfaitement attestée par les chroniques médiévales : Ziri ibn Manad (mort vers 971), chef de la confédération des Sanhadja, l'une des trois grandes branches du peuplement berbère du Maghreb avec les Zénètes et les Masmouda. Les Sanhadja occupaient un vaste arc de territoires allant des hauts plateaux algériens aux confins sahariens, et les monts du Titteri, dans l'Atlas tellien, constituaient l'un de leurs foyers anciens. C'est de cette aire géographique que le nom Ziri tire son ancrage, comme le rappelle la notice de Laredo qui le relie explicitement aux Sanhadja des monts du Titteri [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc].
Ziri ibn Manad s'illustra au service des Fatimides, la dynastie chiite ismaélienne qui dominait alors l'Ifriqiya. En récompense de sa fidélité, et notamment de son rôle décisif contre la grande révolte kharidjite d'Abou Yazid (l'« homme à l'âne ») dans les années 940, il reçut le gouvernement de larges territoires du Maghreb central. C'est dans ce contexte qu'il fonda et fortifia plusieurs places fortes destinées à asseoir l'autorité sanhadjienne sur la région : la notice onomastique de référence retient ainsi qu'il fortifia Alger, Médéa et Miliana [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc]. La fondation d'Achir, sa capitale dans le Titteri, marqua durablement le paysage politique de l'Algérie médiévale.
Son fils, Bologhine ibn Ziri (Buluggîn ibn Zîrî), poursuivit l'œuvre paternelle et passe, dans la tradition historiographique, pour le refondateur d'Alger (al-Djazaïr), ainsi que de Médéa et de Miliana — villes dont l'essor urbain est associé à la maison ziride. De cette lignée naquirent deux grandes dynasties : les Zirides d'Ifriqiya (qui régnèrent depuis Kairouan puis Mahdia jusqu'au XIIe siècle) et leurs cousins les Hammadides du Maghreb central (établis à la Qal'a des Banou Hammad puis à Bougie). Une branche de la même souche, les Zirides de Grenade, gouverna un royaume de taïfa en al-Andalus au XIe siècle.
C'est précisément en Andalousie zirides que l'histoire juive croise pour la première fois, de manière éclatante, le nom des Ziri : le vizir
Comment un nom de chef berbère et de fondateur de dynastie devint-il un patronyme juif ? La question touche au cœur des mécanismes de l'onomastique nord-africaine, où la frontière entre les communautés n'était pas étanche et où les noms circulaient d'un groupe à l'autre. Les travaux de Joseph Toledano rappellent qu'une part notable des noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord est d'origine berbère, reflet de l'ancienneté de l'implantation juive dans le Maghreb pré-islamique et de l'existence de tribus berbères judaïsées ou de Juifs berbérophones [Toledano, Une histoire de familles].
Plusieurs hypothèses, toutes prudentes, peuvent être avancées pour rendre compte de la transmission du nom Ziri à des familles juives. La première, et la plus généralement retenue par les onomasticiens, est celle de l'emprunt au substrat berbère : des Juifs vivant au contact ou au sein de groupes sanhadjiens auraient porté ce nom comme marqueur d'appartenance régionale ou tribale, sans qu'il faille y voir une filiation directe avec la maison princière [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord]. Le nom indiquerait alors moins une lignée qu'un territoire et une langue communs.
Une seconde lecture, qui se situe à l'intersection de la mémoire et de l'archive, voit dans le nom le souvenir d'une protection ou d'un patronage. Dans le Maghreb médiéval, il n'était pas rare que des communautés juives placées sous l'autorité d'un seigneur berbère en adoptent le nom, soit par reconnaissance, soit parce qu'elles étaient désignées par référence à leur protecteur. La symbiose judéo-zirides illustrée par les Naghrela de Grenade donne à cette hypothèse une vraisemblance historique réelle, même si aucun acte ne permet d'établir une continuité documentaire directe entre la maison ziride et les porteurs juifs du nom [Stillman, The Jews of Arab Lands].
Maurice Eisenbeth, dans son étude démographique et onomastique pionnière sur les Juifs d'Afrique du Nord, avait déjà attiré l'attention sur cette strate de noms berbères présents dans les communautés d'Algérie, dont l'origine renvoie à des temps antérieurs à l'arrivée des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord]. Le nom Ziri appartient à cette couche autochtone, dite
Pour comprendre la plausibilité d'un patronyme juif d'origine sanhadjienne, il faut restituer le terreau dans lequel il a pu germer : celui du judaïsme berbère du Maghreb central, l'un des plus anciens et des plus mal documentés du monde juif. Les communautés juives d'Afrique du Nord remontent, selon les sources savantes, à l'Antiquité — implantées dès l'époque punique et romaine le long du littoral, elles essaimèrent progressivement vers l'intérieur, gagnant les massifs montagneux et les confins sahariens [Stillman, The Jews of Arab Lands].
Dans ces régions, la distinction entre Juifs et Berbères ne recoupait pas une frontière ethnique nette : on y trouvait des Juifs berbérophones, parfaitement intégrés aux structures tribales, ainsi que, selon certaines traditions rapportées par les chroniqueurs arabes médiévaux comme Ibn Khaldoun, des tribus berbères ayant adopté le judaïsme avant la conquête musulmane. La figure légendaire de la Kahina, reine guerrière des Aurès qui résista à l'avancée arabe au VIIe siècle et que la tradition présente comme juive, cristallise ce souvenir d'un judaïsme berbère antérieur à l'islam — récit qui relève davantage de la mémoire que de l'histoire établie, mais dont la persistance dit quelque chose de la profondeur de l'enracinement juif dans le monde berbère.
C'est dans ce Maghreb central — celui-là même que dominaient les Sanhadja de Ziri ibn Manad — que se nichaient des communautés juives anciennes, à Tlemcen, à Achir, dans le Titteri et le long des routes caravanières reliant le Tell au Sahara. Le judaïsme de ces régions était un judaïsme de l'oralité, du saint local (tsaddiq), de la langue berbère mêlée à l'hébreu liturgique. Les noms de famille y portaient la marque du paysage et des tribus, et l'onomastique d'Eisenbeth comme celle de Toledano recensent de nombreux patronymes algériens d'évidente facture berbère [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord] [Toledano, Une histoire de familles].
Le nom Ziri s'inscrit naturellement dans ce paysage. Qu'il soit attesté principalement, selon la documentation marocaine, dans l'aire du Maghreb occidental, n'exclut pas une origine plus orientale, car les déplacements de populations juives entre l'Algérie et le Maroc furent constants au long du Moyen Âge et de l'époque moderne, qu'il s'agisse de migrations commerciales, de fuites devant les persécutions almohades du XIIe siècle, ou de l'errance des communautés au gré des troubles politiques [Deshen,
La présence du nom Ziri dans la documentation marocaine, telle que la consigne Abraham Laredo, invite à suivre la trajectoire occidentale de la lignée [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc]. Le Maroc fut, du Moyen Âge à l'époque contemporaine, un grand réceptacle des communautés juives maghrébines, et ses mellahs — quartiers juifs des grandes cités impériales de Fès, Marrakech, Meknès et Rabat-Salé — accueillirent des familles d'origines diverses : autochtones berbérophones, expulsés d'Espagne, et migrants venus de l'Algérie voisine.
La vie juive précoloniale au Maroc, telle que l'a reconstituée Shlomo Deshen, s'organisait autour de la communauté (qehilla), de ses institutions, de ses tribunaux rabbiniques et de ses solidarités face à un statut juridique précaire de dhimmi [Deshen, Les Gens du Mellah]. Dans ce cadre, les patronymes jouaient un rôle social et juridique essentiel : ils identifiaient les familles dans les actes notariés (chetarot), les contrats de mariage (ketubbot) et les registres communautaires. C'est par ces documents — bien davantage que par les chroniques dynastiques — que les noms comme Ziri se transmettent et laissent trace dans l'archive.
L'enracinement marocain de familles porteuses de noms d'origine algérienne ou berbère orientale s'explique par plusieurs vagues migratoires. La pression almohade au XIIe siècle, qui supprima le statut protégé des Juifs et des chrétiens, provoqua des déplacements massifs vers l'ouest et vers l'Orient. Plus tard, l'instabilité politique du Maghreb central, les famines et les épidémies, puis, à l'époque moderne, les opportunités commerciales liées aux ports atlantiques, attirèrent vers le Maroc des familles juives algériennes. Les historiens du judaïsme marocain contemporain, comme Robert Assaraf et Mohammed Kenbib, ont décrit ces communautés à la veille et au cours de la période coloniale, montrant la richesse et la diversité de leur peuplement [Assaraf, Une certaine histoire des Juifs du Maroc] [Kenbib, Juifs et musulmans au Maroc].
Le nom Ziri, dès lors qu'il est consigné dans l'onomastique marocaine, témoigne de cette capacité du Maroc à intégrer et à conserver des patronymes venus de tout l'espace maghrébin. Il y devint un nom parmi les milliers que recensent les répertoires, modeste mais porteur d'une mémoire géographique : celle des hauts plateaux du Titteri et des Sanhadja, transportée d'est en ouest par le mouvement séculaire des hommes.
Sur le plan strictement linguistique, le nom Ziri appartient à un ensemble cohérent d'anthroponymes berbères dont les onomasticiens ont dégagé les contours. Le sens premier, retenu par plusieurs autorités, renvoie à l'idée de clarté lunaire — Ziri désignant en certains parlers le clair de lune — ce qui rattache le nom à la grande famille des prénoms berbères évoquant les astres et la lumière [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord]. D'autres lectures le rapprochent de racines évoquant la plantation ou la semence, fréquentes dans la toponymie nord-africaine. Cette polysémie est caractéristique des noms berbères anciens, dont le sens premier s'est souvent estompé au profit de la seule valeur identificatoire.
Les graphies sous lesquelles le nom apparaît dans les sources varient selon les transcriptions latines, arabes ou hébraïques : Ziri, Zîrî, Ziry, parfois Zir ou des formes dérivées suffixées. Cette instabilité graphique, commune à l'ensemble de l'onomastique judéo-maghrébine avant la fixation administrative des patronymes à l'époque coloniale, complique l'identification des porteurs dans les registres anciens, où un même nom pouvait se présenter sous plusieurs orthographes selon la langue du scribe.
Sur le plan de la parenté onomastique, Ziri s'apparente à toute une constellation de noms juifs nord-africains d'origine berbère, que les répertoires de Toledano et d'Eisenbeth recensent et classent : des noms tribaux, des noms de lieux, des noms évoquant des qualités ou des éléments naturels [Toledano, Une histoire de familles] [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord]. La spécificité de Ziri tient à son homonymie avec une dynastie régnante, trait qu'il partage avec quelques autres patronymes maghrébins issus de noms de chefs ou de lignées princières. Cette homonymie a parfois nourri, dans la mémoire familiale, des récits de filiation prestigieuse — récits qui relèvent de la tradition transmise et que l'historien doit recevoir avec la prudence requise.
L'histoire de la lignée Ziri, comme celle de l'ensemble du judaïsme nord-africain, connut au XXe siècle un bouleversement décisif. La période coloniale, puis les indépendances, transformèrent radicalement les conditions d'existence des communautés. Au Maroc, l'historiographie de Robert Assaraf et de Mohammed Kenbib a montré les tensions et les recompositions qui marquèrent les rapports entre Juifs et musulmans aux XIXe et XXe siècles, du protectorat aux années de l'indépendance [Assaraf, Une certaine histoire des Juifs du Maroc] [Kenbib, Juifs et musulmans au Maroc].
L'épisode du régime de Vichy et de la Seconde Guerre mondiale constitua une épreuve particulière. Robert Assaraf a notamment documenté l'attitude du sultan Mohammed V face aux mesures antijuives, dans un ouvrage devenu une référence sur cette période sombre où le statut des Juifs marocains fut menacé par la législation antisémite [Assaraf, Mohammed V et les Juifs du Maroc à l'époque de Vichy]. Pour les familles juives du Maroc — et donc, vraisemblablement, pour les porteurs du nom Ziri — ces années marquèrent le début d'une période d'incertitude qui précéda les grands départs.
À partir des années 1950 et 1960, l'immense majorité des Juifs d'Afrique du Nord quittèrent leurs pays d'origine pour Israël, la France, le Canada et d'autres destinations de la diaspora. Ce mouvement, l'un des plus massifs de l'histoire juive contemporaine, dispersa des communautés millénaires et, avec elles, les patronymes qu'elles portaient. Le nom Ziri suivit ces routes nouvelles : transplanté hors du Maghreb, il devint un nom de la diaspora, conservé comme un héritage et un signe d'appartenance à la mémoire judéo-nord-africaine.
Dans ce nouveau contexte, le patronyme acquit une fonction supplémentaire : celle de mémoire. Pour les générations nées en exil, le nom Ziri — comme tant d'autres noms maghrébins — devint le fil ténu reliant à un monde disparu, celui des mellahs marocains et, plus loin encore, des hauts plateaux sanhadjiens. La généalogie séfarade et nord-africaine, aujourd'hui portée par de nombreuses institutions et associations savantes, s'attache précisément à reconstituer ces lignées et à restituer le sens des noms, contre l'oubli de l'exil. Le nom continue ainsi de vivre, non plus comme désignation tribale, mais comme patrimoine.
Au terme de ce parcours, la lignée Ziri se révèle comme une condensation, en un seul nom, de toute la profondeur de l'histoire juive nord-africaine. À sa racine se tient une figure historique de premier plan : Ziri ibn Manad, chef sanhadjien des monts du Titteri, fondateur d'une lignée princière qui fortifia Alger, Médéa et Miliana et donna naissance aux dynasties ziride et hammadide [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc]. Que ce nom soit devenu un patronyme juif témoigne de l'ancienneté et de l'intensité de la symbiose judéo-berbère dans le Maghreb central et occidental.
L'historien doit ici tenir ensemble deux exigences. D'une part, reconnaître ce que l'archive établit : la racine berbère et sanhadjienne du nom, son appartenance à la strate autochtone de l'onomastique juive, sa présence dans la documentation marocaine [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord] [Toledano, Une histoire de familles]. D'autre part, résister à la tentation de la filiation légendaire : rien ne permet d'affirmer une descendance directe entre la maison princière des Zirides et les familles juives portant le nom. Ce qui se transmet, ce n'est pas le sang d'une dynastie, mais la mémoire d'un territoire et d'une langue partagés.
Telle est la leçon de la lignée Ziri : un nom modeste qui porte en lui mille ans d'histoire — les Sanhadja médiévaux, la symbiose judéo-andalouse des Naghrela de Grenade, les mellahs du Maroc, les bouleversements du XXe siècle et la dispersion diasporique. Dans ce nom se lisent à la fois l'enracinement le plus ancien et l'exil le plus récent. Le conserver et l'étudier, c'est honorer la longue présence juive au cœur du monde berbère, et restituer aux générations futures la richesse d'une identité que ni les siècles ni l'exil n'ont effacée.
Il faut ici se garder de toute reconstruction généalogique abusive : affirmer qu'une famille juive Ziri descendrait de Ziri ibn Manad relèverait de la légende, non de l'histoire. Ce que l'on peut établir avec sûreté, c'est la filiation du nom, non celle du sang. Le patronyme conserve la trace d'un monde — celui des Sanhadja médiévaux — où Juifs et Berbères partageaient un même espace, et c'est cette mémoire, transmise par le nom, qui en fait toute la valeur.