Le patronyme Sochaczew — que l'on rencontre aussi sous les graphies Sochatchov, Sochaczów, Sochaczewski ou, dans les transcriptions yiddish et hébraïques, Sochatchover — appartient à la grande famille des noms juifs de type toponymique. Il désigne, non une lignée biologique unique, mais l'ensemble des familles dont l'ascendance se rattache à la ville polonaise de Sochaczew, située en Mazovie, au cœur du duché historique du même nom. Comme l'indique la notice patronymique de référence, il s'agit d'un nom toponymique formé sur le nom de la cité, selon un procédé courant dans la nomination juive d'Europe centrale et orientale, où l'origine géographique se mua, à l'époque de l'adoption obligatoire des patronymes héréditaires (fin du XVIIIe et début du XIXe siècle), en marqueur familial durable.
Porter le nom de sa ville d'origine fut, pour des générations de Juifs ashkénazes, une manière de fixer dans l'état civil une mémoire migratoire : celle d'un ancêtre qui, ayant quitté Sochaczew pour Varsovie, Łódź ou plus tard pour les rives de l'émigration occidentale et américaine, conservait dans son nom même la trace de la communauté quittée. Le cas de Sochaczew présente une particularité notable : la ville a donné naissance à une dynastie hassidique majeure, dite de Sochatchov, dont le rayonnement a diffusé le nom de la cité bien au-delà de ses murs, jusque dans la conscience religieuse du judaïsme orthodoxe contemporain.
Ce Grand Livre propose, dans les pages qui suivent, de retracer ce double héritage — celui de la ville et de sa communauté juive d'une part, celui du nom et de la dynastie spirituelle qu'il a portée d'autre part — en distinguant scrupuleusement ce qui relève de l'archive établie, de la tradition transmise, et de leur intersection.
Avant d'être un nom de famille, Sochaczew est un lieu. La ville est ancienne et son nom apparaît tôt dans les sources médiévales polonaises. Sochaczew fut mentionnée pour la première fois dans des documents de 1138, lorsque le duc de Pologne Bolesław III Bouche-Torse mourut dans un monastère bénédictin local. Dès 1221, Sochaczew était déjà un centre important d'administration et le siège d'un castellan.
Sa géographie en fit naturellement un carrefour. La ville est située au confluent de trois rivières — la Bzura, l'Utrata et la Pisia — et constitue le siège administratif du comté de Sochaczew, servant de centre régional important pour le commerce et l'industrie. Son essor médiéval doit beaucoup à l'autorité ducale mazovienne. Au XIVe siècle, le duc Siemowit III fit construire un substantiel château de brique sur une colline surplombant la Bzura, ce qui fit de la ville un centre politique et administratif majeur ; Sochaczew reçut alors ses droits de cité.
L'enracinement de la cité dans l'histoire institutionnelle de la Mazovie se mesure à un fait juridique notable : le site est lié à l'histoire du duché de Mazovie et à l'adoption des « Statuts de Sochaczew » en 1377. La trame urbaine ancienne, dominée par la ruine du château, témoigne encore d'une occupation de longue durée : les ruines, dominant la ville sur un haut talus de la Bzura, présentent une valeur paysagère ; l'occupation de ce secteur remonte au XIIe siècle, et la première forteresse de bois et de terre y fut érigée au XIIIe siècle par Konrad Ier de Mazovie. C'est dans cette ville de marché et de pouvoir, à la fois carrefour commercial et siège castellanal, que prendra place, dès la fin du Moyen Âge, l'histoire de la communauté juive dont le nom Sochaczew perpétue le souvenir.
La présence juive à Sochaczew est attestée de longue date et bien documentée par les sources médiévales et modernes. La présence juive à Sochaczew remonte au XVe siècle. Le pouvoir ducal mazovien encadra très tôt cette présence par des dispositions juridiques précises : dans les années 1426-1455, le duc de Mazovie Władysław délivra aux Juifs de la région de Sochaczew un privilège qui réglait la manière légale de traiter avec les propriétaires terriens chrétiens endettés envers des Juifs ; il est possible qu'à cette époque les Juifs aient vécu exclusivement dans la ville.
Les individus commencent à émerger des registres au fil du XVe et du XVIe siècle. Ils apparaissent dans les sources dès 1463, lorsqu'un médecin juif nommé Feliks est signalé comme vivant et travaillant dans la ville. La fiscalité royale livre d'autres jalons : en 1507, les Juifs de Sochaczew payèrent six zlotys de taxe de couronnement, et l'on connaît, au début du XVIe siècle, Mojżesz et Michał, collecteurs d'impôts à Sochaczew et Kłodawa.
L'économie de la communauté reposait sur des spécialités caractéristiques du petit commerce juif de Mazovie. Les Juifs de Sochaczew s'occupaient principalement du commerce du cuir, du suif et de la laine ; ils achetaient ces matières aux paysans venus aux marchés, puis les transportaient vers de plus grandes villes pour les revendre avec profit. Cette activité ne fut pas sans tension : cette pratique fut fortement combattue par les artisans, qui en éprouvaient des difficultés. La période de la Réforme et de la Contre-Réforme aggrava par ailleurs le climat : dans la seconde moitié du XVIe siècle, les émeutes antijuives se firent plus fréquentes en Mazovie, et, sur fond de Réforme et de Contre-Réforme, de nombreuses accusations contre les Juifs se répandirent. Cette communauté ancienne, à la fois prospère et exposée, constitue le terreau historique d'où sortiront aussi bien les familles portant le nom de la ville que la dynastie spirituelle qui le rendra célèbre.
Si le nom de Sochaczew a franchi les frontières de la Pologne, c'est en grande partie grâce à la dynastie hassidique qui s'y enracina à la fin du XIXe siècle. Sa figure fondatrice est l'une des plus importantes du judaïsme orthodoxe de l'époque. Lorsque le Rabbi d'Alexander mourut en 1870, Avrohom Bornsztain accepta de devenir lui-même un rabbi hassidique ; de 1883 jusqu'à sa mort, il servit comme Rav et av beis din (chef du tribunal rabbinique) de Sochaczew (Sochatchov), devenant connu sous le nom de Rabbi de Sochatchov.
L'envergure du personnage dépasse le seul cadre du hassidisme. Bien que Bornsztain n'ait rien désiré de plus que de poursuivre son emploi du temps régulier d'étude et d'enseignement de la Torah à Sochatchov, sa renommée se répandit rapidement. De nombreuses questions halakhiques difficiles lui furent adressées par des rabbins et des érudits de toute l'Europe, et il devint connu comme l'un des principaux décisionnaires (poskim) de son époque. La méthode du maître est elle-même restée mémorable : pour parvenir à sa décision halakhique, il étudiait d'abord en profondeur le passage talmudique, puis son explication par les Rishonim, et formulait ensuite sa décision.
Son œuvre fut diffusée à titre posthume par son fils et successeur, perpétuant le nom de la ville à travers un titre rabbinique célèbre. Avrohom Bornsztain (14 octobre 1838 – 7 février 1910), également orthographié Avraham Borenstein ou Bernstein, fut un éminent décisionnaire de l'Europe de la fin du XIXe siècle et le fondateur et premier Rebbe de la dynastie hassidique de Sochatchov. Il est connu comme le « Avnei Nezer » (« Pierres de la Couronne »), d'après le titre de son ouvrage publié à titre posthume. La transmission s'organisa autour de l'étude : au premier anniversaire de la mort de son père, son fils établit la Yeshivat Beit Avrohom à Sochaczew et y nomma le Rabbi Aryeh Tzvi Frumer comme rosh yeshiva ; cette yeshiva forma des centaines de garçons et fonctionna jusqu'au déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Le successeur acheva l'édition de l'œuvre paternelle : il publia les volumineux responsa de son père sur chaque section du Choulhan Aroukh en sept volumes, sous le titre Avnei Nezer. Ainsi, par la médiation du titre rabbinique et de la lignée des Rebbes, le nom Sochatchover devint un signe d'autorité spirituelle, distinct de mais parallèle à l'usage patronymique du nom Sochaczew
La communauté juive de Sochaczew connut, à la charnière des XIXe et XXe siècles, une période d'épanouissement démographique et culturel avant les ruptures du siècle. Les chiffres conservés en disent la vitalité. De 3 776 personnes (66 %) en 1897, la population juive avait crû jusqu'à 4 520 (71 %) en 1908. La direction rabbinique fut assurée par des figures respectées : le Rabbi Samuel Isaac Landau servit la communauté de 1902 à 1912.
La Première Guerre mondiale marqua un premier reflux brutal. Pendant la Première Guerre mondiale, lors des batailles de 1915, de nombreux Juifs quittèrent la ville, et en 1921 leur nombre était tombé à 2 419 (48 %). L'entre-deux-guerres fut néanmoins une époque de réorganisation et de foisonnement associatif. Entre les deux guerres mondiales, tous les divers partis juifs étaient actifs dans la ville et y établirent des institutions éducatives et culturelles.
La ville comptait alors des personnalités de premier plan dans la vie publique juive polonaise. À cette époque vivaient dans la ville le Rabbi A. Zisha Frydman, secrétaire général de l'Agudat Israel, et l'écrivain O. Varshavsky. Cette communauté de quelques milliers d'âmes, structurée par ses partis, ses écoles et ses figures intellectuelles, représentait l'aboutissement de près de cinq siècles de présence juive continue dans la cité mazovienne — et le milieu vivant auquel renvoie aujourd'hui encore le patronyme Sochaczew.
La Seconde Guerre mondiale anéantit la communauté juive de Sochaczew, comme tant d'autres en Pologne. Au seuil du conflit, la collectivité demeurait substantielle. Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il y avait environ 4 000 Juifs à Sochaczew. Leur sort fut scellé en quelques mois. En février 1941, tous les Juifs furent déportés vers le ghetto de Varsovie et partagèrent le destin de cette communauté.
Ce destin fut celui de l'extermination. Le ghetto de Varsovie fut le plus grand des ghettos nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et la Shoah ; il fut établi en novembre 1940 par les autorités allemandes au sein du nouveau territoire du Gouvernement général de la Pologne occupée. Les Juifs furent déportés du ghetto de Varsovie vers les camps de concentration et les centres de mise à mort nazis. À l'été 1942, au moins 254 000 habitants du ghetto furent envoyés au camp d'extermination de Treblinka lors de la « Großaktion Warschau ».
L'écho ultime de cette histoire fut la révolte du ghetto, à laquelle furent mêlés les Juifs raflés de toute la région, Sochaczew comprise. Le 19 avril 1943, le soulèvement du ghetto de Varsovie commença après que les troupes et la police allemandes furent entrées dans le ghetto pour déporter ses habitants survivants. Ce fut le plus grand soulèvement de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale et la première révolte urbaine significative contre l'occupation allemande en Europe ; le 16 mai 1943, les Allemands avaient écrasé le soulèvement et déporté les résidents survivants du ghetto vers des camps de concentration et des centres de mise à mort. De la communauté de Sochaczew, présente depuis le XVe siècle, il ne resta dès lors que le souvenir — et le nom, porté par les descendants des familles émigrées avant la catastrophe.
Le nom de famille Sochaczew se situe au point de rencontre entre la mémoire d'un lieu et la réalité documentaire d'une communauté. La notice patronymique de référence le classe sans ambiguïté comme patronyme toponymique, dérivé du nom de la ville (graphie yiddish Sochatchov). Ce type de formation est, parmi les Juifs ashkénazes, l'un des plus répandus : il fixe dans l'état civil le souvenir d'une origine géographique, le plus souvent au moment où un ancêtre quitte sa ville pour une métropole, devenant alors « celui de Sochaczew » aux yeux de sa nouvelle communauté.
L'histoire de la cité éclaire la vraisemblance des trajectoires migratoires sous-jacentes au nom. La proximité de Sochaczew avec Varsovie — vers laquelle, on l'a vu, la communauté entière fut finalement déportée — en faisait un satellite naturel de la grande métropole, et les saignées démographiques documentées (départs de 1915, recul de la population juive de 71 % à 48 % en quelques années) attestent une mobilité réelle vers les grands centres et vers l'émigration. Il est donc historiquement plausible, quoique non démontrable cas par cas, que les porteurs du nom Sochaczew descendent de familles ayant quitté la ville lors de ces vagues successives de départ.
Il convient toutefois de distinguer deux usages du nom qui se répondent sans se confondre. D'une part, l'usage patronymique — Sochaczew, Sochaczewski — qui désigne des familles dispersées. D'autre part, l'usage dynastique — le titre de Rebbe de Sochatchov porté par la lignée Bornsztain — qui n'est pas un patronyme (les Rebbes se nomment Bornsztain) mais un titre rabbinique géographique. La tradition orale des familles porte parfois la mémoire d'un lien avec la ville ou avec sa cour hassidique ; l'archive, elle, ne confirme que l'existence de la communauté et de la dynastie, sans établir de filiation directe par défaut. C'est dans cet écart — entre ce que la mémoire transmet et ce que le document établit — que se tient honnêtement la lecture du nom Sochaczew.
Le nom Sochaczew condense, en quelques syllabes, près de neuf siècles d'histoire mazovienne et cinq siècles de présence juive continue. Ville ducale dès le XIIe siècle, dotée de ses droits de cité et de ses Statuts médiévaux, Sochaczew abrita une communauté juive attestée depuis le XVe siècle, vouée au commerce du cuir, du suif et de la laine, et organisée jusqu'à son apogée démographique du début du XXe siècle. De cette cité sortit l'une des grandes dynasties hassidiques d'Europe orientale, celle du Avnei Nezer, dont le titre — Sochatchover — porta le nom de la ville jusque dans les bibliothèques rabbiniques du monde entier.
Le patronyme proprement dit relève d'un mécanisme de nomination bien attesté : la transformation d'une origine géographique en nom héréditaire. Les porteurs actuels de ce nom sont, selon toute vraisemblance, les héritiers de familles parties avant la catastrophe de 1941-1943, qui anéantit la communauté restée sur place. Ainsi le nom survit-il à la chose : il perpétue, dans l'état civil des diasporas, le souvenir d'une ville dont la communauté juive n'existe plus. Lire ce nom, c'est tenir ensemble l'archive et la mémoire — savoir ce que la documentation établit, et honorer ce que la tradition transmet.