רִמּוֹנִים



Parmi les ornements qui parent le rouleau de la Loi dans la liturgie synagogale, les rimonim occupent une place singulière, à la fois par la fonction qu'ils remplissent et par la richesse symbolique de leur nom. Le terme hébraïque רִמּוֹנִים (rimonim, singulier rimon) signifie littéralement « grenades », et il désigne ces ornements d'argent ou d'or qui coiffent l'extrémité supérieure des hampes de bois autour desquelles s'enroule le rouleau de la Torah. Ces hampes, nommées en hébreu atzei chaim (« arbres de vie »), reçoivent ainsi une parure qui transforme l'objet rituel en un monument de l'orfèvrerie sacrée.
La désignation par le nom du fruit n'est pas fortuite. Leur dénomination hébraïque de rimmonim, ou plus rarement tappuḥim (« pommes » en hébreu), tient probablement à leur forme arrondie d'origine, semblable à celle d'un fruit, qui empêchait les hampes de disparaître dans le rouleau. À cette origine fonctionnelle s'ajoute une charge spirituelle profonde : dans la tradition juive, la grenade est un fruit hautement chargé de sens. Les grenades sont réputées contenir 613 pépins, comme les 613 mitzvot de la Torah ; leur fonction cérémonielle est de rappeler aux Juifs leur obligation de suivre les commandements.
Cet ouvrage entend retracer la genèse, l'évolution typologique et la signification des rimonim, depuis leurs racines bibliques jusqu'aux ateliers d'orfèvrerie des grandes diasporas. Il s'appuie sur les pièces les plus anciennes conservées, sur les sources textuelles autorisées et sur les travaux de la recherche muséographique récente, en distinguant scrupuleusement ce que l'archive établit, ce que la tradition transmet et ce qui demeure conjectural.
Comprendre les rimonim exige de remonter au texte fondateur qui en commande, sinon la forme, du moins le vocabulaire symbolique. Le motif conjugué de la grenade et de la clochette provient directement de la description des vêtements du grand prêtre dans le livre de l'Exode. Le livre de l'Exode (Ex. 28, 31-35) précise : « Tu feras la robe de l'éphod tout entière de pourpre violette. (…) Sur sa bordure tu feras des grenades de pourpre violette, de pourpre écarlate et de cramoisi, tout autour de la bordure, avec des clochettes d'or entre elles tout autour : une clochette d'or et une grenade, une clochette d'or et une grenade, tout autour de la bordure de la robe. »
Ce passage scripturaire éclaire l'un des traits les plus caractéristiques des rimonim postérieurs : la présence de clochettes. Les petites clochettes, suspendues aux tourelles d'angle des rimmonim, sont fréquentes dans les finials plus tardifs et imitent celles attachées à la robe du grand prêtre dans le Temple de Jérusalem. Ainsi, lorsque le rouleau est porté à travers la synagogue, le tintement des clochettes rejoue le souvenir sonore du service sacerdotal au Temple. Les clochettes garantissaient que tous entendaient les déplacements du grand prêtre dans le Temple ; les clochettes et grenades suspendues aux finials rappellent ce motif des vêtements sacrés du prêtre, permettant aux finials, eux aussi, d'être entendus lorsqu'on les porte à travers la synagogue.
L'intersection entre la tradition exégétique et la culture matérielle est ici limpide : l'orfèvre traduit en argent ce que le texte prescrit en étoffe. La grenade, fruit de l'abondance et image des commandements innombrables, devient le sommet visible du rouleau ; la clochette en redouble le sens en y ajoutant la dimension liturgique du son. C'est dans cette articulation que les rimonim trouvent leur identité conceptuelle, bien avant que leurs formes ne se diversifient au gré des écoles régionales.
Au-delà du symbole, les rimonim répondent à une nécessité matérielle. Les Torah finials, ou rimonim, sont des ornements d'argent ou d'or qui parent les extrémités supérieures des rouleaux (atzei chaim) d'un Sefer Torah. Posés à l'extrémité des hampes, ils empêchent celles-ci de disparaître dans l'épaisseur du parchemin enroulé tout en honorant le rouleau d'une parure précieuse.
Sur le plan technique, leur fabrication obéit à des contraintes précises. Très souvent les rimonim sont ornés de petites clochettes et se révèlent d'une grande finesse de travail. La structure interne répond à un impératif de poids et d'équilibre : les rimmonim sont généralement creux, du moins dans leur partie inférieure, et le plus souvent réalisés en argent, mais le cèdre et d'autres bois peuvent être employés pour des rimmonim moins coûteux et odorants. Le choix du bois parfumé n'est pas anodin : il introduit, pour les communautés modestes, une dimension olfactive là où l'argent privilégie l'éclat et le son.
L'argent demeure néanmoins le matériau de prédilection, en raison de sa malléabilité et de la dignité qu'il confère à l'objet sacré. Les pièces de prestige conjuguent plusieurs techniques — repoussé, ciselure, fonte, filigrane — et intègrent parfois des matières précieuses. La paire sicilienne conservée à Majorque associe ainsi l'argent, des pierres semi-précieuses et du corail, illustrant l'ampleur des moyens mobilisés pour ces objets liturgiques. La fonction structurelle, l'exigence symbolique et la virtuosité technique se conjuguent donc en un même objet, dont la forme variera considérablement selon les aires culturelles.
L'un des plus remarquables ensembles de rimonim anciens provient de la Sicile médiévale et son histoire condense les bouleversements des diasporas méditerranéennes. Il s'agit d'une paire de rimmonim avec leurs hampes, Sicile, datée du XVe siècle avec des ajouts de 1496, en argent, pierres semi-précieuses et corail, mesurant 170 × 10 cm, conservée au Museu d'Art Sacre de Majorque. Ces finials proviennent d'une communauté juive sicilienne précise : les rimonim du XVe siècle, originaires de la synagogue de Cammarata, en Sicile, avant 1493, sont aujourd'hui conservés au trésor de la cathédrale de Palma de Majorque, en Espagne.
Ces pièces témoignent d'une variante typologique majeure. Tandis que de nombreux rimonim ont une forme ronde, vraisemblablement en raison du sens du mot hébreu rimon (« grenade »), cette paire médiévale adopte la forme d'une tour, souvent employée pour évoquer la Jérusalem céleste par les Juifs comme par les chrétiens depuis la période byzantine ancienne. La grenade-fruit cède ici la place à la grenade-architecture : la tourelle ajourée, surmontée de clochettes, transforme l'ornement en image de la Cité sainte.
L'histoire de ces rimonim illustre la dispersion des objets après l'expulsion. L'expulsion des Juifs de tous les territoires espagnols en 1492-1493 a provoqué le passage d'objets de mains juives à des mains chrétiennes ; ces deux finials furent vendus en Sicile et, à travers une chaîne de marchands et d'ecclésiastiques, parvinrent à la cathédrale de Palma où ils furent intégrés à la liturgie chrétienne locale, un processus qui se poursuivit jusqu'au XXe siècle. L'objet juif devient ainsi reliquaire chrétien : un même artefact franchit les frontières confessionnelles, gardant sa fonction d'ornement sacré tout en changeant de communauté.
L'inscription qu'il porte achève d'en attester l'origine. On y lit l'anagramme du Nom divin (ייי) et la mention « les rimmonim » (הרמנים), tandis que la formule dédicatoire קדש ליהוה, « Saint pour le Seigneur », proclame que l'objet est consacré au Seigneur et que l'ouvrage a été exécuté en son honneur, inscription qui figure sur de nombreux objets cérémoniels juifs.
Si la Sicile médiévale a légué la grenade-tour, les siècles suivants ont vu fleurir une extraordinaire diversité de formes, propre à chaque foyer de la diaspora. L'Italie de l'époque moderne en offre un sommet. Le Metropolitan Museum of Art conserve une paire vénitienne signée Andrea Zambelli, dite « L'Honnesta », dont la richesse iconographique mérite l'attention. Exceptionnels par leur taille et la préciosité de leur matière, ces Torah finials sont de rares survivants de l'argenterie italienne du XVIIIe siècle et un témoignage de la virtuosité artistique de l'orfèvrerie vénitienne.
Ces rimonim vénitiens illustrent un programme décoratif d'une grande complexité, articulé autour des vêtements et objets du Temple. On y trouve, plaque après plaque, les éléments du costume sacerdotal : le tablier du grand prêtre, dont la frange inférieure est ornée d'un motif alternant clochettes et grenades selon la description biblique d'Exode 28, 34, ces clochettes garantissant que l'on entendît les déplacements du grand prêtre dans le Temple ; la coiffe portée par les prêtres ; la tunique mentionnée en Exode 28, 4 ; et les pantalons que les prêtres portaient sous leurs tuniques, décrits en Exode 28, 42. L'orfèvre transforme ainsi le finial en un véritable catéchisme visuel du service du Temple, où chaque détail renvoie au texte sacré.
Cette diversité formelle traduit l'enracinement des communautés dans leurs contextes artistiques locaux. La forme ronde, fidèle au sens premier du mot, demeura répandue dans bien des aires ; la forme architecturale, héritée du Moyen Âge méditerranéen, se prolongea dans les ateliers d'Europe centrale et orientale sous la forme de tours étagées ; et l'orfèvrerie italienne, séfarade ou ashkénaze, développa des partis pris ornementaux propres, depuis le filigrane jusqu'au répertoire figuré. Au sein de cette pluralité, deux constantes traversent les écoles : la référence à la grenade et la présence sonore des clochettes, signatures partagées de tous les rimonim.
Au terme de ce parcours, les rimonim se révèlent porteurs d'une densité symbolique qui dépasse leur fonction première. La grenade, d'abord, condense un idéal religieux. Le mot rimmonim se traduit par « grenade », fruit très important dans la culture juive. L'association traditionnelle entre ses pépins et les commandements de la Torah, transmise par la tradition rabbinique, fait de l'ornement un rappel permanent de la Loi : les grenades sont réputées contenir 613 pépins, comme les 613 mitzvot de la Torah, et leur fonction cérémonielle est de rappeler aux Juifs leur obligation de suivre les commandements.
La clochette, ensuite, relie l'objet au souvenir du sacerdoce. Les rimmonim portent souvent des clochettes, communément associées à Aaron, frère de Moïse et premier grand prêtre d'Israël dans la Torah. Le finial devient ainsi un pont mémoriel entre la synagogue d'aujourd'hui et le Temple disparu : en coiffant le rouleau, il rejoue, de manière condensée, la liturgie sacerdotale, et confère à la sortie du Sefer Torah une dimension à la fois visuelle et sonore.
Enfin, les rimonim sont des objets de mémoire communautaire. L'exemple des finials de Cammarata, passés des mains juives siciliennes au trésor d'une cathédrale espagnole, montre comment ces ornements survivent aux communautés qui les ont produits, devenant les ultimes témoins matériels d'une présence juive effacée par l'expulsion. À l'intersection de la tradition transmise et de l'archive conservée, ils incarnent la persistance d'une culture à travers ses objets, lors même que ceux-ci changent de mains, de fonction ou de lieu de culte.
Les rimonim condensent, en un objet de quelques décimètres, plusieurs strates de signification et d'histoire. Ornements fonctionnels coiffant les hampes du rouleau, ils portent dans leur nom même la grenade, fruit-emblème de l'abondance des commandements ; dans leurs clochettes, ils prolongent le souvenir sonore du service sacerdotal décrit par l'Exode. Leur forme, tantôt ronde et fidèle au fruit, tantôt élevée en tour vers l'image de la Jérusalem céleste, témoigne de l'inventivité des orfèvres juifs à travers les siècles et les diasporas.
L'examen des plus anciens témoins conservés — au premier rang desquels la paire sicilienne du XVe siècle — confirme à la fois l'ancienneté de la forme et la mobilité de ces objets, capables de franchir les frontières confessionnelles au gré des bouleversements historiques. Des ateliers vénitiens du XVIIIe siècle aux humbles finials de bois parfumé des communautés modestes, les rimonim déclinent un même principe sous mille variations. Ils demeurent, pour l'historien comme pour le fidèle, l'un des plus éloquents objets du patrimoine juif : à la jonction du texte, du rite, de l'art et de la mémoire.