Kielce
Régió: Sainte-Croix (Pologne)
Metszéspont regiszter · letéteményes, nem tulajdonos
Közzétéve: 2026. szeptember 12.
Localité de Pologne où un cimetière juif est catalogué : Cimetière juif de Kielce. 187 sépultures sont inscrites au registre ; il est consultable ci-dessous. Relevé par : Fundacja Dokumentacji Cmentarzy Żydowskich w Polsce. Cette notice est établie sur le seul catalogue des cimetières : elle ne dit rien de l'histoire de la communauté, de sa fondation ni de son étendue — un relevé de cimetière n'en sait rien.
A hely temetője
Minden temető nyilvántartása — a felmért nevek, a parcellák, a sírkövek fényképei — a saját lapjáról nyílik meg.
Introduction
Il est des communautés dont l'histoire tient en un siècle. Celle de Kielce, capitale provinciale de la Petite-Pologne devenue chef-lieu de la voïvodie de Sainte-Croix, en est l'exemple le plus net et le plus cruel : née légalement en 1868, anéantie à l'été 1942, achevée le 4 juillet 1946. Entre ces bornes, quelque vingt-cinq mille personnes ont vécu, prié, commercé, fondé des écoles, exporté du bois vers la Baltique, débattu de sionisme et de socialisme, enterré leurs morts sur la colline de Pakosz. Soixante-dix-huit ans séparent l'ouverture du premier registre des naissances juives de la ville du dernier convoi vers Treblinka.
La notice qui sert de point de départ à ce livre ne dit rien de tout cela : elle enregistre l'existence d'un cimetière juif à Kielce, relevé par la Fundacja Dokumentacji Cmentarzy Żydowskich w Polsce, et cent quatre-vingt-sept sépultures inscrites au registre. Un relevé de nécropole ignore par construction ce qui l'a précédé — la fondation d'une communauté, son étendue, ses querelles, ses métiers. Il faut donc restituer autour de ces cent quatre-vingt-sept lignes ce que les archives municipales, les registres d'état civil du Royaume de Pologne, le livre du souvenir publié en 1957 par les rescapés et l'historiographie polonaise depuis 1989 permettent de savoir. Ce livre procède de ce mouvement : partir de la pierre pour retrouver la ville.
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Chapitre 1 : Le privilège des évêques de Cracovie et l'expulsion de 1845
Kielce fut longtemps une ville d'Église. Propriété des évêques de Cracovie, elle reçut du roi Sigismond Ier, en 1535, le privilegium de non tolerandis Judaeis — le droit de ne pas admettre de Juifs dans ses murs [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce]. Ce type de charte, fréquent dans les villes royales et épiscopales polonaises, relevait moins d'une théologie de l'exclusion que d'une régulation de la concurrence économique urbaine, mais ses effets étaient bien réels : aux XVIe et XVIIe siècles, et plus encore au XVIIIe, l'interdiction fut levée puis rétablie au gré des besoins fiscaux, et un décret épiscopal de 1761 expulsa de la ville tous les Juifs qui y résidaient [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce].
La sécularisation du domaine épiscopal, en 1818, ouvrit une première brèche : Kielce cessa de relever de l'évêché de Cracovie et quelques familles s'y établirent [Revue d'histoire de la Shoah, 2014]. L'embellie fut courte. En 1845, sous la pression conjointe du clergé et des marchands polonais, les Juifs furent expulsés de la ville [Revue d'histoire de la Shoah, 2014]. L'interdiction ne fut officiellement levée qu'en 1863 ; l'insurrection de Janvier contre l'Empire russe retarda encore l'installation, qui ne devint significative qu'à partir de 1865 [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce].
Cette chronologie tardive explique une singularité de Kielce dans le paysage juif polonais : pas de vieille kehilla médiévale, pas de synagogue baroque, pas de nécropole du XVIIe siècle. Les Juifs de la région vivaient dans les bourgs voisins — Chęciny au premier chef, où les rares habitants juifs de Kielce enterraient leurs morts avant 1868 [Polskie Cmentarze, notice « Cmentarz żydowski w Kielcach »]. Kielce fut, pour le judaïsme polonais, une ville neuve.
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Chapitre 2 : 1868 — l'année de la kehilla, de la rue Bodzentyńska et de la colline de Pakosz
L'année 1868 est la date de naissance de la communauté. Un district religieux fut érigé malgré l'opposition écrite du rabbin de Chęciny, datée du 1er février 1868, et le comité de surveillance de la synagogue fut confirmé le 22 août de la même année ; Mordka Goldret fut désigné comme premier responsable rabbinique de la ville [American Association for Polish-Jewish Studies, « Jewish Society in Kielce During the Inter-war Period »]. Cette même année, les naissances juives commencèrent à être inscrites dans les registres de Kielce — quinze pour le seul exercice 1868 — et le cimetière fut ouvert [Sefer Kielce, 1957, trad. JewishGen].
L'équipement communautaire suivit dans l'ordre classique des fondations : une maison de prière rue Bodzentyńska, un mikvé rue Nowowarszawska, une boucherie rituelle au quartier de Sainte-Tekla [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce]. Le cimetière fut établi dans le quartier de Pakosz, au sud-ouest, sur des terres relevant du domaine seigneurial du même nom ; le plan en fut dressé par l'architecte de la province, Franciszek Ksawery Kowalski, une maison funéraire et une clôture furent bâties vers 1870, et la première inhumation connue eut lieu le 9 janvier 1870 [ESJF European Jewish Cemeteries Initiative, notice « Jewish cemetery in Kielce » ; Wikipédia pl., Cmentarz żydowski w Kielcach]. Le premier rabbin de la ville fut Tuwia Gutman HaCohen, en fonction jusqu'à sa mort en 1902 [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce].
La croissance fut rapide et industrielle. Le bois en fut le moteur : des négociants juifs achetaient des parcelles forestières aux propriétaires terriens, installaient des scieries employant des centaines d'ouvriers et expédiaient planches, poutres et madriers par chemin de fer jusqu'aux ports de la Baltique, d'où ils partaient vers l'Angleterre et la France [Sefer Kielce, 1957, trad. JewishGen]. Le commerce colonial, la chapellerie, le petit artisanat et le colportage complétaient ce tissu. Une coopérative de crédit et des banques juives, dont l'une soutenue par l'American Joint Distribution Committee, financèrent l'économie communautaire [Holocaust Historical Society, notice « Kielce »] — préfiguration locale de ce que Laura Hobson Faure a analysé, pour l'après-guerre, comme une philanthropie américaine structurante [Hobson Faure, 2013].
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Chapitre 3 : La Grande Synagogue de Mojżesz Pfefer et les cours hassidiques de Chęciny et de Kuzmir
En 1897, Mojżesz Pfefer, membre du conseil de la communauté, offrit le terrain destiné à la synagogue et y consacra vingt mille roubles [Wojewódzka Biblioteka Publiczna w Kielcach, « Dawno i jeszcze dawniej »]. L'édifice, dessiné par Stanisław Szpakowski en brique rouge, mêlant vocabulaire mauresque et néo-roman selon la mode synagogale du tournant du siècle, fut élevé dans les premières années du XXe siècle ; les sources divergent légèrement sur les dates de chantier, entre 1901-1903 et 1903-1909 [Wikipédia, Kielce Synagogue ; Religiana ; whitemad.pl]. Une école juive et un chœur d'hommes d'une centaine de voix y furent adjoints dans l'entre-deux-guerres [dzieje.pl, dépêche PAP]. La construction du sanctuaire fut, avant même son achèvement, l'affaire qui domina la vie de la communauté orthodoxe [AAPJS, art. cité].
Kielce devint parallèlement, au début du XXe siècle, un foyer hassidique de quelque importance, par l'installation successive de deux admorim : Rabbi Chaim Szmuel HaLevi Horowicz, venu de Chęciny, puis Rabbi Mordechaj (« Motele ») Twerski, dit le rebbe de Kuzmir [Revue d'histoire de la Shoah, 2014]. Le livre du souvenir oppose leurs styles : le premier privilégiait le nigleh, l'étude révélée, ne réservant les secrets de la Torah qu'à quelques disciples choisis ; le second s'adonnait à la mystique, aux acrostiches et aux gematriot, et ses hassidim se distinguaient moins par l'érudition que par la ferveur de la prière et du chant [Sefer Kielce, 1957, trad. JewishGen]. Ce témoignage, écrit après la catastrophe par des rescapés, relève de la mémoire autant que de l'histoire : il faut le lire comme tel, tout en constatant qu'aucune archive ne le contredit.
À la mort de Tuwia Gutman HaCohen, la chaire revint en 1902 à Mosze Nachum Jeruzalimski, venu d'Ostrołęka, auteur de recueils de responsa — Minchat Moshe, Birkat Moshe, Be'er Moshe — et d'un commentaire du Mishneh Torah [Encyclopaedia Judaica, art. « Jerusalimski »]. Sans adhérer officiellement au mouvement sioniste, il fut l'un des premiers rabbins polonais à soutenir les Hovevei Zion et participa à la conférence rabbinique de Saint-Pétersbourg en 1909 [Encyclopaedia Judaica, art. cité]. Cette position d'équilibre — soutien discret au retour à Sion, prudence devant des autorités russes hostiles et devant des hassidim qui tenaient alors les rênes de la communauté — illustre la complexité des rapports entre orthodoxie et sionisme que Yakov Rabkin a décrite à l'échelle du judaïsme européen [Rabkin, 2004].
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Chapitre 4 : Un tiers de la ville — partis, écoles et le 11 novembre 1918
Au tournant du siècle, la politique entra dans la communauté. Au premier trimestre de 1902, sous l'impulsion de l'avocat Henryk Auszer, se tint la première réunion pro-sioniste, qui décida la création d'une bibliothèque et d'une salle de lecture consacrées à l'histoire de la Palestine ; entre 1900 et 1904, le Parti socialiste polonais et le Bund commencèrent à recruter dans la ville [AAPJS, art. cité]. Le mouvement ouvrier juif, dont Henri Minczeles a retracé la trajectoire européenne, trouva ici un terrain d'artisans et d'ouvriers du bois [Minczeles, 1995]. La Grande Guerre fut rude : en 1915, cent trois Juifs furent déportés à l'intérieur de l'Empire russe, accusés de sympathies germano-autrichiennes, tandis que la « cuisine à bas prix » et la Société d'aide aux pauvres de confession mosaïque fonctionnaient dans la synagogue et que soixante-dix-huit entreprises juives nouvelles étaient enregistrées entre 1915 et 1918 [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce].
L'indépendance polonaise s'ouvrit à Kielce par une violence. Le 11 novembre 1918, peu après l'évacuation des troupes austro-hongroises, les autorités municipales autorisèrent un meeting juif au Théâtre polonais, où fut défendue la revendication d'une autonomie politique et culturelle. Selon le rapport rédigé en 1919 par Henry Morgenthau Sr., chef de la mission américaine en Pologne, des soldats pénétrèrent dans la salle sous prétexte de rechercher des armes et refoulèrent les participants vers les escaliers, où une double haie d'hommes armés de bâtons et de baïonnettes les frappa ; quatre Juifs furent tués et de nombreux autres blessés, des maisons et des boutiques furent saccagées [Rapport Morgenthau, 1919, cité par Wikipédia, Pogrom de Kielce de 1918].
Malgré ces débuts, la population juive continua de croître : elle représentait environ 35 % des habitants de la ville au recensement de 1931 [Revue d'histoire de la Shoah, 2014], soit une communauté d'environ dix-huit mille personnes atteignant quelque vingt-quatre mille à la veille de la guerre [Yad Vashem, notice « Kielce »]. L'appareil institutionnel était complet : syndicats d'artisans, hôpital juif, école Beit Yaakov pour filles, quinze hadarim dont certains modernisés, Talmud Torah et yeshiva de l'Agoudat Israël, école Yavné, écoles laïques et lycées mixtes ; tous les partis sionistes y étaient actifs aux côtés de l'Agoudah [Holocaust Historical Society, notice citée]. Kielce fut un centre de formation pour des centaines de halutsim préparant leur départ vers la Terre d'Israël [Sefer Kielce, 1957].
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Chapitre 5 : Avril 1941 – août 1944 : le ghetto, Treblinka, Ludwików et Henryków
Les Allemands entrèrent à Kielce le 4 septembre 1939 ; un Judenrat fut constitué peu après [Bulmash Family Holocaust Collection, notice « Postcard from Kielce Ghetto »]. Deux ghettos, un grand et un petit, furent établis en avril 1941, et les hommes valides astreints au travail forcé [Yad Vashem, notice « Kielce » ; Bulmash Collection]. Au début de 1941 y échouèrent des déportés viennois, parmi lesquels Gertrud Zeisler, veuve d'un avocat de Vienne, dont la correspondance avec la Suisse, du 5 juin 1941 au 13 août 1942, constitue l'une des sources les plus fines sur la vie du ghetto — elle atteste notamment que l'on y savait, dans ses grandes lignes, ce qui se passait dans le monde [Revue d'histoire de la Shoah, 1999, « Le ghetto d'une ville de province : Kielce »]. En juin 1941, le président du Judenrat Moshe Pelc fut arrêté avec des médecins juifs et polonais soupçonnés de sympathies communistes et déporté à Auschwitz, où il périt [Holocaust Historical Society, notice citée]. L'hiver 1941-1942 fut celui de la faim et du froid ; en février 1942, le Judenrat organisa deux concerts de bienfaisance au profit des indigents [ibid.].
La liquidation commença le 20 août 1942. En trois journées — les 20, 22 et 24 août —, environ vingt et un mille personnes furent expédiées à Treblinka et quelque mille deux cents autres fusillées sur place, parmi lesquelles de nombreux notables [Revue d'histoire de la Shoah, 1999]. Yad Vashem précise que les malades et les orphelins furent exécutés et que tous les Juifs de la ville, à l'exception d'environ deux mille, furent déportés [Yad Vashem, notice citée]. Les survivants furent versés dans des camps de travail : environ cinq cents à l'aciérie de Ludwików et à l'usine de bois de Henryków, les autres à Plonki et ailleurs, tandis que la fabrique de grenades Granat était exploitée par le groupe HASAG [Holocaust Historical Society, notices « Kielce » et « HASAG »]. La liquidation du petit ghetto, à la fin mai 1943, s'accompagna du meurtre des enfants : la documentation du cimetière indique que, le 23 mai 1943, les Allemands assassinèrent quarante-cinq enfants âgés de quinze mois à quinze ans sur le terrain de la nécropole [Wikipédia pl., Cmentarz żydowski w Kielcach], tandis qu'une autre source situe la sélection au 29 mai et évoque une cinquantaine d'enfants séparés de leurs parents, dont trois seulement parvinrent à fuir [Holocaust Historical Society, notice citée] ; la divergence de date n'entame pas la réalité du massacre. Le 1er août 1944, les travailleurs des deux camps furent déportés vers Auschwitz et Buchenwald [ibid.]. Lorsque l'Armée rouge libéra Kielce en janvier 1945, deux Juifs seulement se trouvaient encore dans la ville ; au cours des dix-huit mois suivants, environ cent cinquante se rassemblèrent dans l'ancien bâtiment communautaire [Yad Vashem, notice citée].
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Chapitre 6 : 4 juillet 1946, rue Planty
À l'été 1946, environ deux cents rescapés étaient revenus ou s'étaient installés à Kielce, dont cent cinquante à cent soixante logeaient dans un même immeuble administré par le Comité juif de la voïvodie, au 7 de la rue Planty [USHMM, The Kielce Pogrom ; Wikipédia, Kielce pogrom]. Le 1er juillet, un garçon de huit ans, Henryk Błaszczyk, disparut de son domicile ; il séjournait en réalité chez des parents à la campagne. Revenu le soir du 3 juillet et redoutant une punition, il déclara avoir été retenu par des Juifs dans une cave [Musée POLIN, « The Pogrom of Jews in Kielce »]. La rumeur mobilisa aussitôt le plus ancien des motifs antijuifs, l'accusation de meurtre rituel [ibid. ; USHMM].
Le 4 juillet au matin, une unité de la milice se rendit sur place ; la foule grossit, rejointe par des ouvriers d'usine, des miliciens et des soldats. Des militaires entrèrent dans l'immeuble sous prétexte de perquisition, des coups de feu partirent, et le docteur Seweryn Kahane, président du Comité juif, fut abattu vers onze heures alors qu'il appelait au secours [POLIN ; Jewish Virtual Library, The Kielce Pogrom]. Le massacre dura jusque vers quinze heures, jusqu'à l'arrivée d'unités envoyées d'une école de police voisine et de renforts de Varsovie [Wikipédia, Pogrom de Kielce]. Parmi les victimes figurait Esther Proszowska, infirmière juive que ses assaillants prirent pour une Polonaise venant au secours des Juifs [ibid.]. Les violences ne cessèrent pas avec le pogrom : des blessés furent frappés et dépouillés pendant leur transport, des trains furent fouillés en gare de Kielce et des passagers juifs jetés hors des wagons pendant plusieurs mois encore [ibid.]. Le bilan communément retenu est de trente-huit à quarante-deux Juifs tués et de plus de quarante blessés [Wikipédia, Kielce pogrom ; USHMM].
Le 8 juillet, trente-sept cercueils furent déposés dans une fosse commune au cimetière de Pakosz, en présence de plusieurs milliers de personnes, de délégations juives polonaises et étrangères, de l'armée, de la milice et du ministre Stanisław Radkiewicz [Polskie Cmentarze, notice citée]. Neuf condamnations à mort furent prononcées et exécutées, trente-neuf personnes condamnées au total [Wikipédia, Kielce pogrom]. Le pogrom déclencha l'exode : des centaines de milliers de Juifs quittèrent la Pologne et l'Europe centrale dans les mois qui suivirent [USHMM]. L'historiographie polonaise a rouvert le dossier après 1989 — l'enquête ouverte en 1992 par le juge Andrzej Jankowski, close en 2004 par l'Institut de la mémoire nationale, n'a pas confirmé la thèse d'une provocation de la police politique [Polska Rada Chrześcijan i Żydów, dossier « Pogrom Żydów w Kielcach »] —, et les travaux de Bożena Szaynok (1992), de Jan Tomasz Gross (2006) puis de Joanna Tokarska-Bakir (2018) ont fait de Kielce l'un des lieux les plus disputés de la mémoire polonaise. Ce débat s'inscrit dans la longue difficulté du deuil d'après-guerre analysée par Zofia Woycicka [Woycicka, 2014] et dans la politique commémorative décrite par Jonathan Huener [Huener, 2003].
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Chapitre 7 : Pakosz, le lapidaire et les Kielcer du monde
Le cimetière de Pakosz, 3,12 hectares au croisement de la rue Pakosz et de l'allée Na Stadion, porte l'empreinte de toutes ces strates. Dévasté pendant l'occupation, il servit de lieu d'exécutions massives de Juifs et de Polonais [Wikipédia pl., Cmentarz żydowski w Kielcach]. Après la guerre, les corps de Juifs assassinés dans le ghetto et enfouis sur les rives de la Silnica y furent exhumés et transférés ; les quarante-deux victimes du pogrom y reposent [ibid.]. Officiellement fermé par les autorités en 1965, abandonné, il fut clôturé et restauré dans les années 1980 grâce à la Fondation de la famille Nissenbaum et à l'amicale des Juifs de Kielce dispersés dans le monde, puis de nouveau restauré en 2007 [Polskie Cmentarze, notice citée ; Wikipédia pl.]. On y compte aujourd'hui environ trois cent trente stèles dans des états divers, dont quelque cent cinquante rassemblées en lapidaire ; le site est fermé au public, une clé étant confiée à un gardien dont les coordonnées sont affichées [Wikipédia pl. ; Polskie Cmentarze]. Le registre établi par la Fundacja Dokumentacji Cmentarzy Żydowskich w Polsce en retient cent quatre-vingt-sept sépultures lisibles et identifiées : l'écart entre ce chiffre et le nombre de pierres subsistantes mesure exactement ce que l'érosion, le vandalisme et le remploi ont effacé.
Car les stèles ont voyagé. Le chercheur Matan Sheffi, parcourant le cimetière de Kielce, y a observé des pierres anciennes reposant sur de la terre fraîche — rapportées d'un bout de clôture, d'un tronçon de route, d'une cour privée [K. Les Juifs, l'Europe, le XXIe siècle, « Restaurer pour mieux oublier »]. Ce retour tardif des matzevot dans l'enclos dit à la fois la spoliation et le remords ; il éclaire ce que Yechiel Weizman a nommé le patrimoine « non réglé » des sites juifs polonais [Weizman, 2022], et rejoint les constats d'Omer Bartov sur l'effacement des traces juives à l'est de l'Europe [Bartov, 2007]. La vogue actuelle des inaugurations de cimetières restaurés en Pologne s'inscrit dans le retournement du regard national décrit par Geneviève Zubrzycki [Zubrzycki, 2022].
C'est ici, et non au seuil du livre, que le nom trouve sa place. Kielce se dit Keltz en yiddish, et c'est sous ce vocable que les rescapés ont constitué leurs landsmanshaftn — sociétés de compatriotes — en Israël et en Amérique. Le monument écrit de la communauté, le Sefer Kielce paru en 1957, publié par ces originaires, contient les portraits de rabbins, les listes de métiers et des extraits du journal tenu pendant la Première Guerre par le rabbin Jeruzalimski, transcrits par son fils David Yona et transmis par son petit-fils Shamai Dov Yerushalmi [Sefer Kielce, 1957, trad. JewishGen]. La Kieltzer Society, aux États-Unis, a maintenu ce lien jusqu'aux commémorations contemporaines [kieltzer.org].
Dans la ville même, la mémoire a été rouverte par l'Association Jan-Karski, fondée en 2005 dans la continuité de l'association civique « Mémoire – Dialogue – Réconciliation », et par son président Bogdan Białek, qui a fait du 4 juillet une date publique : dépôt de gerbes au 7 rue Planty, prière au cimetière juif, remise de distinctions [jankarski.org.pl ; Notes from Poland, 2021]. La Grande Synagogue de la rue Warszawska, transformée en prison et en entrepôt de biens juifs spoliés pendant la guerre, incendiée, puis affectée aux Archives d'État à partir de 1951, est devenue propriété de la ville, qui projette d'y installer un centre historique et éducatif [Wikipédia, Kielce Synagogue ; dzieje.pl].
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Les grandes figures
Tuwia Gutman HaCohen (1832–1902) — premier rabbin de Kielce, il exerça pendant les décennies fondatrices de la communauté, de son érection en district religieux en 1868 jusqu'à sa mort. Il accompagna l'installation des premières institutions — maison de prière de la rue Bodzentyńska, bain rituel, abattage rituel, cimetière de Pakosz — dans une ville où le judaïsme n'avait aucune antériorité légale. Le livre du souvenir le désigne comme le rav de la « jeune communauté », formule qui résume sa tâche : donner une armature rabbinique à une population venue de bourgs voisins [Wikipédia, Histoire des Juifs à Kielce ; Sefer Kielce, 1957].
Mosze Nachum Jeruzalimski (1855–1916 ; l'Encyclopaedia Judaica indique 1914) — né à Bershad, rabbin de Kamenka en 1880, d'Ostrołęka en 1901, il fut appelé à Kielce en 1902. Auteur de Minchat Moshe, Be'er Moshe, Birkat Moshe et de Leshad ha-Shemen sur le Mishneh Torah, il correspondit jeune avec S. Z. H. Halberstam et J. S. Nathanson. Soutien précoce des Hovevei Zion sans engagement public, il participa à la conférence rabbinique de Saint-Pétersbourg de 1909. Son journal de guerre, transmis par ses descendants, fut publié dans le Sefer Kielce [Encyclopaedia Judaica ; Library of Congress ; Sefer Kielce, 1957].
Chaim Szmuel HaLevi Horowicz (dates incertaines) — admor originaire de Chęciny, il fut le premier maître hassidique à s'établir à Kielce au début du XXe siècle, y attirant des fidèles de toute la Pologne. Le livre du souvenir souligne qu'il privilégiait l'étude révélée sur la mystique, ne partageant les secrets de la Torah qu'avec de rares disciples, et qu'il rompait avec l'usage des paroles de Torah à table. Ses fils et petits-fils devinrent à leur tour des rebbes reconnus [Sefer Kielce, 1957 ; Revue d'histoire de la Shoah, 2014].
Mordechaj (« Motele ») Twerski (dates inconnues) — connu comme le rebbe de Kuzmir, il s'installa à Kielce après Horowicz et y implanta une seconde cour hassidique, d'un style opposé : tournée vers la mystique, l'acrostiche et la gematria, elle valorisait l'enthousiasme de la prière, le chant et la sanctification du repas plus que l'érudition. Sa présence, avec celle du rebbe de Chęciny, fit de Kielce un carrefour hassidique au début du XXe siècle [Sefer Kielce, 1957 ; Revue d'histoire de la Shoah, 2014].
Mojżesz Pfefer (dates inconnues) — membre du conseil de la communauté, il offrit en 1897 le terrain destiné à la Grande Synagogue et y consacra vingt mille roubles, soutenant en outre financièrement le chantier confié à l'architecte Stanisław Szpakowski. L'édifice de brique rouge, d'inspiration mauresque et néo-romane, devint le centre religieux et musical de la communauté, avec son école et son chœur d'hommes. Il subsiste aujourd'hui, profondément remanié, rue Warszawska [Wojewódzka Biblioteka Publiczna w Kielcach ; dzieje.pl].
Moshe Pelc († 1942) — premier président du Judenrat de Kielce sous l'occupation allemande, il fut arrêté en juin 1941 avec un groupe de médecins juifs et polonais soupçonnés de sympathies communistes, puis déporté au camp d'Auschwitz, où il mourut. Son arrestation marque le moment où l'administration imposée aux Juifs de Kielce cessa d'offrir la moindre protection à ses propres membres, quelques mois avant l'hiver de famine de 1941-1942 [Holocaust Historical Society, notice « Kielce »].
Leon (Lejb, Arie) Rodal (1913–1943) — né à Kielce, journaliste de langue yiddish au Moment et à Di Tat, militant du parti sioniste révisionniste. Il fut l'un des fondateurs et des commandants de l'Union militaire juive (ŻZW) dans le ghetto de Varsovie, chargé notamment de l'achat d'armes et de leur passage clandestin ; son frère Abram participa aussi à l'organisation. Il combattit dans le ghetto central, aux abords de la rue Muranowska, et y trouva la mort au printemps 1943 [Musée du Ghetto de Varsovie ; Wikipédia, Leon Rodal].
Dawid Rubinowicz (1927–1942) — enfant juif né à Krajno, village des environs de Kielce, fils d'un petit exploitant laitier. Il tint de mars 1940 à l'été 1942, dans plusieurs cahiers d'écolier, un journal en polonais consignant les persécutions ; sa famille fut transférée à Bodzentyn en mars 1942 et il fut assassiné à Treblinka. Les cahiers, confiés à des voisins polonais, furent retrouvés dans les années 1950 et publiés, faisant de lui l'un des témoins enfants les plus lus de la Shoah [Wikipédia, Dawid Rubinowicz ; 4enoch.org].
Gertrud Zeisler (vers 1888 – dates de mort inconnues) — veuve d'un avocat viennois réputé, élevée en Suisse, polyglotte, elle fut déportée à Kielce avec un groupe de Viennois au début de 1941. Ses lettres, du 5 juin 1941 au 13 août 1942 — une semaine avant la déportation vers Treblinka —, échappèrent partiellement à la censure et constituent une chronique lucide du ghetto de province, de ses privations et de son information sur le monde extérieur [Revue d'histoire de la Shoah, 1999].
Seweryn Kahane (1911–1946) — médecin, président du Comité juif de la voïvodie de Kielce, il dirigeait la maison du 7 rue Planty où logeaient les rescapés revenus dans la ville. Le 4 juillet 1946, vers onze heures, alors qu'il téléphonait aux services de sécurité pour demander du secours, il fut abattu par un militaire. Il compte parmi les premières victimes du pogrom et repose au cimetière juif de Kielce [Musée POLIN ; Jewish Virtual Library].
Esther Proszowska († 1946) — infirmière juive, tuée rue Planty le 4 juillet 1946. Ses assaillants la prirent, selon les récits recueillis, pour une Polonaise venue porter secours aux Juifs agonisants, ce qui ne la sauva pas. Sa mort révèle la logique du pogrom : la foule frappait autant l'appartenance supposée que le secours porté aux victimes [Wikipédia, Pogrom de Kielce].
Bogdan Białek (né en 1955) — psychologue formé à l'université Jagellonne, fondateur du mensuel Charaktery, il préside l'Association Jan-Karski de Kielce, née en 2005 dans la continuité de l'association « Mémoire – Dialogue – Réconciliation ». Il a fait du 4 juillet une commémoration publique associant municipalité, Église et organisations juives, et a œuvré à la reconnaissance de la communauté disparue. Son action lui a valu la reconnaissance des descendants de Kielce à l'étranger [jankarski.org.pl ; kieltzer.org].
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Conclusion
Kielce ne fut jamais une vieille communauté : interdite de séjour pendant trois siècles par le privilège épiscopal de 1535, expulsée en 1845, autorisée seulement après 1863, elle constitua sa kehilla en 1868 et fut anéantie soixante-quatorze ans plus tard. Cette brièveté donne à son histoire une densité particulière — tout y est concentré : la fondation, l'essor industriel du bois, la construction d'une grande synagogue, l'implantation de deux cours hassidiques, l'irruption simultanée du Bund et du sionisme, la croissance jusqu'à un tiers de la population urbaine, la déportation de vingt et un mille personnes vers Treblinka en trois jours d'août 1942, puis, pour finir, le massacre de quarante-deux rescapés le 4 juillet 1946 — et il n'y eut pas de recommencement.
Ce qui reste tient dans trois lieux : un bâtiment de brique rue Warszawska, longtemps occupé par les Archives d'État et promis à un centre historique et éducatif ; une plaque au 7 rue Planty ; et, sur la colline de Pakosz, trois hectares clos où cohabitent la fosse commune du 8 juillet 1946, les corps exhumés des rives de la Silnica, le souvenir des enfants assassinés au printemps 1943 et un lapidaire de pierres revenues une à une de murets et de chemins. Les cent quatre-vingt-sept sépultures inscrites au registre par la Fundacja Dokumentacji Cmentarzy Żydowskich ne sont pas un bilan démographique : elles sont ce qui a survécu à deux destructions successives, celle de l'occupant et celle de l'oubli. Restituer autour d'elles une ville de vingt-cinq mille Juifs, avec ses scieries, ses hadarim, ses chœurs et ses querelles, est le seul usage honnête que l'on puisse faire d'un tel catalogue.
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- v1 · aktuális · 2026. szept. 12.
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Források és erőforrások
- Yechiel Weizman, Unsettled Heritage (2022)
- Omer Bartov, Erased: Vanishing Traces of Jewish Galicia in Present-Day Ukraine (2007)
- Henri Minczeles, Histoire générale du Bund. Un mouvement révolutionnaire juif (1995)
- Geneviève Zubrzycki, Resurrecting the Jew (2022)
- Zofia Woycicka, Arrested Mourning (2014)
- Laura Hobson Faure, Un plan Marshall juif (2013)
- Yakov M. Rabkin, Au nom de la Torah : une histoire de l'opposition juive au sionisme (2004)
- Jonathan Huener, Auschwitz, Poland, and the Politics of Commemoration, 1945-1979 (2003)
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