EUROPE
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I Période ancienne (163 av. J.-C. à 500 de l'ère courante) :
Les premiers établissements de Juifs en Europe sont obscurs. Il n'existe de preuve documentaire que pour le fait qu'en 163 av. J.-C., Eupolemus, fils de Jean, et Jason, fils d'Éléazar, allèrent à Rome comme ambassadeurs de Judas Maccabée et scellèrent un pacte d'amitié avec la République (I Macc. viii.). Vingt-cinq ans plus tard, d'autres visiteurs à Rome auraient fait une tentative pour gagner à la foi juive des cercles plus larges (Valerius Maximus, i. 2, 3) ; et au temps de Cicéron il y avait déjà une communauté juive assez importante à Rome (Cicero, "Pro Flacco," 28). Son nombre s'accrut régulièrement ; et l'année de la mort d'Hérode (4 av. J.-C.), pas moins de 8 000 Juifs de Rome soutinrent la commission envoyée de Jérusalem auprès d'Auguste (Josephus, "B. J." ii. 6, § 1). Les établissements dans les provinces s'accrurent aussi. Il y avait des Juifs à Vienne (Vienna), en Gallia Celtica, l'année 6 de l'ère courante ; à Lugdunum en 39 ; et l'apôtre Paul prêcha dans les synagogues d'Athènes, de Corinthe et de Thessalonique. Le nombre de Juifs s'augmenta aussi par les conversions. Les communautés étaient bien organisées. Elles avaient des maisons de prière et des cimetières, et, sous la protection de la loi, vaquaient paisiblement à leurs affaires. Ils étaient fermiers, artisans, et, plus tard, marchands. Ils obtinrent la citoyenneté romaine quand Caracalla accorda les droits civils à tous les habitants de l'empire (212).
Christianisation de l'Europe.
Mais la tolérance s'arrêta soudainement quand Constantin le Grand s'inclina devant le signe de la croix, et l'Église établit la doctrine, inouïe dans l'antiquité païenne, que la possession des droits municipaux et d'État dépend de la soumission à certains articles de foi. Au Concile de Nicée (325), elle rompit les derniers liens qui la rattachaient à la religion mère. Elle déclara officiellement que les Juifs avaient été rejetés par le Dieu de leurs pères parce qu'ils avaient refusé d'accepter les dogmes chrétiens. Les successeurs de Constantin promulguèrent beaucoup de règlements exceptionnels visant à abaisser les Juifs tant socialement qu'économiquement. Le flot des migrations des peuples se mit en mouvement, qui ébranla le monde romain dans ses fondations. En Italie, dans la Gaule méridionale, sur la péninsule pyrénéenne et en Allemagne, ces hordes trouvèrent un grand nombre de Juifs qui n'éprouvèrent aucun changement de la part de leurs nouveaux maîtres.
Attitude de l'Église.
Tandis que ainsi la décadence graduelle de l'empire mondial terrifiait les Juifs sans protection et les dispersait encore davantage, les ecclésiastiques, et particulièrement le saint Ambroise de Milan, s'efforcèrent de hâter la destruction du judaïsme. Théodose II, par une loi datée du 31 janvier 439, enleva aux Juifs les droits civils, fixa des limites à l'exercice libre de leur religion, leur interdit de construire des synagogues, rendit difficile pour eux la possession d'esclaves, et les exclut de tenir des charges dans l'État. Cette loi demeura le fondement du traitement méprisant des Juifs dans tous les pays chrétiens pendant les 1 500 années qui suivirent.
II. Période de développement multiforme (500-1500) :
L'empire romain d'Orient fut d'abord peu affecté par l'invasion des barbares. La législation de Justinien aboutit au principe d'enlever les droits civils aux hérétiques et aux incroyants et de rendre leur existence aussi difficile que possible. Les lois restrictives de Constantin et de Théodose furent renouvelées avec une rigueur accrue. L'observance publique de leur religion fut interdite aux Juifs. La perte de leurs droits civils fut suivie du mépris pour leur liberté personnelle. Dans les guerres menées par les Iconoclastes (huitième et neuvième siècles), les Juifs surtout eurent beaucoup à souffrir, et surtout de la part des empereurs iconoclastes qui étaient soupçonnés d'être des hérétiques avec des tendances judaïques. Beaucoup de Juifs s'enfuirent vers les États voisins des Slaves et des Tatars, qui venaient tout juste d'être formés, et trouvèrent refuge et protection sur la Volga inférieure et sur les rives septentrionales de la mer Noire dans le domaine des [Chazars](/articles/4279-chazars).
Tandis que l'empire romain d'Orient prolongeait son existence sans gloire par une guerre perpétuelle avec des voisins qui devenaient toujours plus forts, l'empire occidental tombait proie aux barbares. À l'exception des lois restrictives des premiers empereurs chrétiens, qui demeuraient encore en vigueur, les Juifs ne furent pas troublés à cause de leur foi. Ce n'est qu'au début du neuvième siècle que l'Église réussit à amener toute l'humanité sous sa juridiction, et à rassembler et établir définitivement les règlements du droit canonique que l'autorité de l'Église avait ordonnés pour les croyants et leur traitement des non-croyants. Le rapport avec les Juifs fut presque entièrement interdit aux croyants, et par là un abîme fut creusé entre les adhérents des deux religions, qui ne pouvait être comblé.
Lois ecclésiales sur l'usure.
D'un autre côté, l'Église se trouva contrainte de faire du Juif un concitoyendu croyant ; car elle imposa à ses propres communautés l'interdiction biblique contre l'usure ; et de cette façon le seul moyen qui lui restait pour conduire ses opérations financières était de chercher des prêts à un taux d'intérêt légalement déterminé auprès des adhérents d'une autre foi. À travers ces conditions particulières, les Juifs acquirent rapidement de l'influence. En même temps, ils furent contraints de trouver leurs plaisirs chez eux et dans leurs propres cercles seulement. Leur seule nourriture intellectuelle venait de leur propre littérature, à laquelle ils se consacrèrent avec toute la force de leur nature.
Telle était la condition générale des Juifs dans les terres occidentales. Le sort de chacun dans un pays particulier dépendait des conditions politiques changeantes. En Italie, ils connurent des jours sombres au cours des guerres sans fin menées par les Hérules, les Rugii, les Ostrogoths et les Longobardi. Les lois sévères des empereurs romains étaient en général administrées plus mildement qu'ailleurs ; la confession arienne, à laquelle adhéraient les conquérants germaniques de l'Italie, tranchait par contraste avec la confession catholique caractérisée par sa tolérance. Parmi les Burgondes et les Francs, qui professaient la foi catholique, le sentiment ecclésiastique, heureusement pour les Juifs, ne fit que des progrès lents, et les souverains mérovingiens n'apportèrent qu'un soutien mou et indifférent aux exigences de l'Église, dont ils n'avaient aucune inclination à augmenter l'influence.
Les Arabes en Espagne.
Dans la péninsule pyrénéenne, depuis les temps les plus anciens, les Juifs avaient vécu en paix en plus grand nombre que dans la terre des Francs. La même modeste bonne fortune leur demeura quand les Suèves, les Alains, les Vandales et les Wisigoths occupèrent la terre. Elle prit fin brusquement quand les rois wisigoths embrassèrent le catholicisme et voulurent convertir tous leurs sujets à la même foi. Beaucoup de Juifs cédèrent à la contrainte dans l'espoir secret que les mesures sévères seraient de courte durée. Mais ils repentirent bientôt amèrement ce pas précipité ; car la législation wisigothique insista avec une sévérité inexorable sur le fait que ceux qui avaient été baptisés de force devaient rester fidèles à la foi chrétienne. Par conséquent, les Juifs accueillirent avec empressement les Arabes quand ces derniers conquirent la péninsule en 711. [Voir Espagne](/articles/13940-spain).
Les Juifs qui souhaitaient encore rester fidèles à la foi de leurs pères furent protégés par l'Église elle-même contre la conversion forcée. Il n'y eut aucun changement dans cette politique même plus tard, quand le pape appela au soutien des Carolingiens pour protéger son royaume idéal par leur puissance temporelle. Charlemagne, de plus, était heureux d'utiliser l'Église pour le but de souder ensemble les éléments faiblement liés de son royaume quand il transforma l'ancien empire romain en un empire chrétien, et unit sous la couronne impériale toutes les races germaniques alors fermement établies. Quand, quelques décennies après sa mort, son empire universel s'effondra (843), les souverains d'Italie, de France et d'Allemagne laissèrent l'Église librement agir dans ses rapports avec les Juifs, et sous l'influence du zèle religieux, la haine envers les mécréants mûrit en actes d'horreur.
Les Croisades.
Les épreuves que les Juifs subirent de temps en temps dans les différents royaumes de l'Ouest chrétien n'étaient que des signes avant-coureurs de la catastrophe qui s'abattit sur eux au moment des [Croisades](/articles/4785-crusades-the). Une foule sauvage et déchaînée, pour laquelle la croisade n'était qu'un prétexte pour assouvir sa rapacité, se jeta sur les Juifs pacifiques et les sacrifia à son fanatisme. À la première Croisade (1096), les communautés prospères du Rhin et du Danube furent entièrement détruites. À la deuxième Croisade (1147), les Juifs en France souffrirent particulièrement. Philippe Auguste les traita avec une sévérité exceptionnelle. De son temps eut lieu la troisième Croisade (1188) ; et les préparatifs de celle-ci s'avérèrent importants pour les Juifs d'Angleterre. Après des épreuves indicibles, les Juifs furent bannis d'Angleterre en 1290 ; et 365 ans s'écoulèrent avant qu'on leur permît de s'établir de nouveau dans les îles Britanniques.
Fausses Accusations.
La justification de ces actes se trouva dans des crimes imputés aux Juifs. Ils furent tenus responsables du crime qui leur avait été imputé mille ans auparavant ; et la fausse accusation fut répandue qu'ils souhaitaient déshonorer l'hostie qui était censée représenter le corps de Jésus. On les accusa en outre d'être la cause de chaque calamité. En 1240, les raids de pillage des Mongols furent mis à leur compte. Quand, cent ans plus tard, la [Peste noire](/articles/3349-black-death) ravagea l'Europe, le conte fut inventé que les Juifs avaient empoisonné les puits. Le seul tribunal d'appel qui se considérait comme leur protecteur désigné, selon les conceptions historiques, était l'« empereur romain de la nation allemande ». L'empereur, comme successeur légal de Titus, qui avait acquis les Juifs pour sa propriété spéciale par la destruction du Temple, revendiquait les droits de possession et de protection sur tous les Juifs de l'ancien empire romain.
« Servi Cameræ ».
Ils devinrent ainsi les « servi cameræ » impériaux. Il pouvait les présenter ainsi que leurs possessions aux princes ou aux villes. Si les Juifs ne furent pas entièrement détruits, c'était dû à deux circonstances : (1) l'envie, la méfiance et la cupidité des princes et des peuples les uns envers les autres, et (2) la force morale qui fut infusée aux Juifs par une souffrance qui était imméritée mais qui leur permit de résister à la persécution. Les capacités qui ne pouvaient trouver d'expression au service du pays ou de l'humanité en général furent dirigées avec d'autant plus de zèle vers l'étude de la Bible et du Talmud, vers l'ordre des affaires communales, vers la construction d'une vie familiale heureuse, et vers l'amélioration de la condition de la race juive en général.
Expulsions.
Partout dans l'Occident chrétien un tableau également sombre se présentait. Les Juifs, qui avaient été expulsés d'Angleterre en 1290, de France en 1394, et de nombreux districts d'Allemagne, d'Italie et de la péninsule des Balkans entre 1350 et 1450, furent dispersés dans toutes les directions, et se réfugièrent de préférence dans les nouveaux royaumes slaves, où pour le moment d'autres confessions étaient encore tolérées. Là ils trouvèrent un refuge sûr sous des souverains bienveillants et acquirent une certaine prospérité, au sein de laquelle l'étude du Talmud était poursuivie avec un zèle renouvelé. Avec leur foi, ils emportèrent la langue allemande et les coutumes qu'ils ont cultivées dans un environnement slave avec une fidélité sans exemple jusqu'à nos jours.
Comme dans les pays slaves, ainsi aussi sous le règne mohammédan les Juifs persécutés trouvèrent souvent un accueil humain, particulièrement à partir du huitième siècle dans la péninsule pyrénéenne. Mais déjà au treizième siècle les Arabes ne pouvaient plus offrir une véritable résistance à la force progressante des rois chrétiens ; et avec la chute de la puissance politique la culture arabe déclina, après avoir été transmise à l'Occident à peu près à la même époque, surtout par les Juifs du nord de l'Espagne et du sud de la France. À cette époque il n'était aucun domaine du savoir que les Juifs espagnols ne cultivassent. Ils étudiaient les sciences séculières avec le même zèle que la Bible et le Talmud.
Mais l'influence grandissante de l'Église les évinça graduellement de cette position avantageuse. D'abord on tenta de les ramener au christianisme par des écrits et des disputations religieuses ; et quand ces tentatives échouèrent ils furent de plus en plus restreints dans l'exercice de leurs droits civils. Bientôt ils furent obligés de vivre dans des quartiers séparés des villes et de porter sur leurs vêtements des insignes humiliants. Par là ils devinrent proie au mépris et à la haine de leurs concitoyens. En 1391, quand une foule fanatique tua trente mille Juifs à Séville seule, beaucoup dans leur frayeur cherchèrent refuge dans le baptême. Et bien qu'ils continuassent souvent à observer en secret les lois de leurs pères l'Inquisition bientôt déracina ces chrétiens feints ou Marranes. Des milliers furent jetés en prison, torturés et brûlés, jusqu'à ce qu'un projet fût formé de nettoyer toute l'Espagne des incroyants. Le plan mûrit quand en 1492 la dernière forteresse mauresque tomba aux mains des chrétiens. Plusieurs centaines de milliers de Juifs furent forcés de quitter le pays qui avait été leur demeure pendant 1 500 ans. Beaucoup d'entre eux se réfugièrent dans la péninsule des Balkans, où quelques décennies avant le Croissant avait remporté une victoire sur la Croix par les Turcs Osmanlı. Ces exilés ont fidèlement préservé la langue du pays dont ils avaient été forcés de partir ; et aujourd'hui, après l'écoulement de plus de 400 ans, l'espagnol est encore la langue maternelle de leurs descendants.
III. Période de Décadence (1500-1750) :
La renaissance de l'art et de la science était contemporaine de la mort de l'empire byzantin ; et l'art nouvellement découvert de l'imprimerie se moquait des lois canoniques qui tentaient d'asservir la pensée. Dans la même année où l'Espagne expulsa les incroyants les rivages de l'Amérique apparurent à l'horizon. L'âge des inventions et des découvertes provoqua un changement immense dans les idées. Seuls les Juifs restaient dans la nuit du Moyen Âge. Ce peuple sans foyer fut repoussé de plus en plus vers l'est à partir de l'ouest de l'Europe. Ils durent chercher refuge dans les royaumes des Slaves et des Turcs, dans lesquels une culture indigène était encore inconnue. Leurs circonstances externes n'étaient pas d'abord défavorables. Ils atteignirent même à des positions élevées dans l'État, du moins en Turquie. Don Joseph Nasi fut fait Duc de Naxos ; et Solomon Ashkenazi fut ambassadeur de la Porte auprès de la République de Venise.
En Pologne les Juifs étaient un lien indispensable entre la noblesse aimant le faste et les paysans serfs ; et le commerce et l'industrie étaient entièrement dans leurs mains. Ne trouvant pas une civilisation plus élevée dans leurs nouveaux foyers, leur seule nourriture mentale provenait de leur littérature nationale, et ils poursuivaient soit l'étude unilatérale du Talmud, qui n'exerçait que l'entendement, soit plongeaient profondément dans les mystérieuses profondeurs de la Cabale. La persécution des Juifs en Turquie et en Pologne au milieu du dix-septième siècle vint en aide aux visionnaires et aux rêveurs. Particulièrement désastreux furent les épreuves qui s'abattirent sur les Juifs polonais et lithuaniens par le hetman cosaque [Chmielnicki](/articles/4346-chmielnicki-bogdan-zinovi) (1648) et par les guerres suédoises (1655). Selon des rapports dignes de confiance, des centaines de milliers d'entre eux furent tués en ces quelques années. Derechef fugitifs et sans stabilité, les Juifs anxieux attendaient confiants le message qui devait leur annoncer qu'enfin le libérateur était apparu dans l'Extrême-Orient.
Shabbethai Ẓebi.
C'est ainsi qu'un jeune homme de talent de Smyrne, Shabbethai Ẓebi, parvint à se faire passer pour le Messie promis. Des partisans innombrables se pressaient autour de lui ; et ceux-ci s'attachèrent encore à Shabbethai dans leur illusion même après qu'il eut adopté l'islam par crainte de la peine de mort avec laquelle le sultan l'avait menacé. L'étendue incompréhensible de son adhésion était due au fait que même ceux des Juifs qui jouissaient d'une plus grande liberté intellectuelle que leurs frères en Pologne étaient néanmoins gravement opprimés et se livraient aux rêveries cabalistiques.
Livres Hébreux Brûlés.
Des fugitifs d'Espagne et d'Allemagne étaient venus aussi en Italie, et avaient fondé de nouvelles communautés à côté des communautés existantes. Ici ils saluèrent l'aurore de la nouvelle période, et, conjointement avec les Grecs — qui avaient fui de Constantinople en apportant avec eux les trésors de l'antiquité classique — devinrent les chefs et les guides des humanistes vers les sources de l'antiquité juive. Les Juifs italiens enseignaient l'hébreu, et apprenaient le latin et le grec. Le clergé en Italie et en Allemagne s'arma pour combattre les Lumières et la civilisation qui progressaient victorieusement, et dirigea ses attaques principalement contre la littérature juive. Des apostasjuifs à la solde des Dominicains répandirent de fausses calomnies concernant le Talmud. Pour le défendre, les humanistes allemands se levèrent en masse, non tant par amitié envers les Juifs que par zèle pour la libre investigation. Dans ces circonstances difficiles naquirent les Jésuites, qui furent les défenseurs les plus fidèles de l'Église. Ils engagèrent le combat contre le Talmud en Italie, et dès 1553 des bûchers s'allumèrent sur lesquels on brûla des copies du Talmud et d'innombrables autres livres hébreux. Guidé par des apostasjuifs, le Concile de Trente expurgea le Talmud de tous les passages prétendument répréhensibles, et les nombreux espions de l'Inquisition forcèrent les Juifs cultivés au secret et à l'hypocrisie. La seule étude qu'on les autorisa à poursuivre sans entraves était la Cabala, que les Jésuites croyaient, à tort, soutenir les idées chrétiennes. Ainsi ici aussi le terrain fut préparé pour la croyance au visionnaire Shabbethai Ẓebi.
L'inclination à étudier les doctrines ésotériques se propagea à cette époque même parmi les Juifs qui avaient fondé de nouvelles communautés dans les États protestants sur les rives de la Mer du Nord sous la protection néerlandaise et anglaise. Ce nouveau mysticisme influença fortement les Juifs allemands, qui par suite d'une erreur superstitieuse étaient plongés dans la plus profonde ignorance, et guettaient une rédemption rapide après les souffrances de la Guerre de Trente Ans. Le judaïsme ne fut sauvé que lorsqu'un rayon de lumière brilla dans la nuit de son existence. Shabbethai Ẓebi était encore vivant quand les Juifs furent expulsés de Vienne (1671). L'électeur Friedrich Wilhelm de Brandebourg leur permit de s'établir à Berlin, et les protégea d'une main forte contre les blessures et les calomnies. Même ici ils étaient entravés par une fiscalité oppressive et des réglementations d'esprit étroit ; mais leurs esprits polyvalents ne pouvaient pas longtemps rester exclus des Lumières croissantes. Pour la troisième fois un Moïse apparut au milieu d'eux, pour conduire son peuple des ténèbres à la lumière, de l'esclavage à la liberté.
IV. La Nouvelle Période (1750 à nos jours) :
Moïse Mendelssohn traduisit la Bible en haut allemand pour ses coreligionnaires, et ainsi abattit le mur qui séparait les Juifs allemands de leurs concitoyens. Avec la possession nouvellement acquise d'une langue maternelle, le Juif sans patrie acquit aussi le droit à une patrie. Vers la fin du dix-huitième siècle, les Juifs prenaient une part active à l'éducation et à la civilisation allemandes. Ils firent instruire leur jeunesse dans les études séculières, et visèrent à ennoblir les affaires internes de la communauté religieuse. Cela ne s'accomplit pas sans de sévères luttes internes. Aux partisans d'une réforme radicale comme Holdheim et Geiger s'opposaient les champions de la tradition comme Samson Raphael Hirsch, qui en matière religieuse ne dévierait pas d'un cheveu des observances traditionnelles, tandis que Zacharias Frankel tâchait de frayer la voie à une position intermédiaire sur une base historiquement positive. Les conseils rabbiniques (1844-46) et les synodes (1869-71) n'acquirent aucune influence autorisée ([voir Conferences, Rabbinical](/articles/4592-conferences-rabbinical)). Mais le changement en Europe occidentale s'opéra graduellement de lui-même. Aujourd'hui dans chaque grande communauté on prêche en langue vulgaire ; le service de synagogue s'accompagne d'un chœur entraîné et est présidé par un rabbin scientifiquement instruit.
Égalité Politique.
Ainsi le judaïsme fut mis en mesure de prendre part à l'œuvre de civilisation. L'Amérique du Nord et la France montrèrent combien il pouvait être salutaire d'utiliser toutes les forces dans l'État. La Prusse adopta la même opinion quand durant ses années d'épreuve elle rassembla les restes affaiblis de la patrie et en 1812 fit des Juifs des citoyens de plein droit dans le pays de leur naissance. Les nouvelles idées, alors, qui prévalaient dans les États constitutionnels d'Europe au milieu du dix-neuvième siècle reconnaissaient l'égalité politique de tous les citoyens sans égard à la différence de croyance.
Le développement intellectuel des Juifs se maintint au rythme de leur reconnaissance civile, et la science du judaïsme fut développée. Son fondateur fut Leopold Zunz (1794-1886). Berlin fut de nouveau le point de départ de la nouvelle science, qui réussit à donner une base ferme au judaïsme moderne.
Antisémitisme.
Malgré le fait que l'égalité politique ait été assurée aux Juifs lors des révolutions de 1848, la majorité d'entre eux vivent encore en dehors de la sphère où prédominent les idées libérales. Une certaine relâche de vigilance a été manifestée en Russie durant le règne d'Alexandre II ; mais à sa mort (13 mars 1881) une série d'émeutes contre les Juifs se produisit, suivie d'une persécution plus systématique de la part de la bureaucratie russe, de sorte que l'état des Juifs russes à la fin du dix-neuvième siècle était presque pire qu'il ne l'avait été au commencement. De même, en Roumanie depuis le dernier quart de siècle, restriction s'est ajoutée à restriction jusqu'à ce que l'existence même d'un Juif dans ce pays soit devenue presque impossible, malgré le fait que le Congrès de Berlin, qui donna l'autonomie à la Roumanie, l'ait fait à condition que les droits politiques complets soient accordés à tous les citoyens roumains sans distinction de creed. Même dans les pays européens où l'égalité politique existe, il y a eu certains signes d'antagonisme social, qui ont donné naissance au mouvement connu sous le nom d'[Antisémitisme](/articles/1603-anti-semitism). Commençant en 1875 en Allemagne, cela s'est propagé en Autriche, et ultimement en France, où il aboutit à l'[Affaire Dreyfus](/articles/5322-dreyfus-case-l-affaire-dreyfus). Néanmoins, sa virulence a sensiblement décliné, et la Russie et la Roumanie demeurent les principales sources de malveillance envers les Juifs sur le continent européen. Voir aussi les articles sur les différents pays d'Europe.
Carte montrant la densité comparative de la population juive pour 1 000 en Europe, 1900.
Le tableau suivant donne le nombre officiel ou estimé de Juifs dans les différents pays européens aux quatre périodes de recensement les plus récentes, vers 1870, 1880, 1890 et 1900 ; le premier ensemble de chiffres étant tiré de Andree, « Volkskunde der Juden » ; le second, de l'article « Juifs » de I. Loeb, in Vivien de St. Martin, « Dictionnaire de Géographie » ; le troisième, de J. Jacobs, « Jewish Year Book », 1900 ; et le dernier en partie de I. Harris, in « Jewish Year Book », 1903. Les estimations sont marquées d'un astérisque.\*
Juifs en Europe.
Pays.
1870.
1880.
1890.
1900.
Autriche
820 200
1 005 394
1 143 305
1 224 899
Belgique
3 000\*
4 000\*
3 000\*
12 600\*
Bosnie
........
3 426
........
5 845
Bulgarie
8 959
10 000
........
28 000\*
Danemark
4 290
3 946
4 080
5 000\*
Roumélie orientale
........
4 177
........
6 982
Angleterre, etc.
68 300\*
60 000\*
101 189
179 000\*
France
49 439
76 897
72 000
86 885
Allemagne
520 575
561 610
567 884
586 948
Grèce
2 582
2 652
5 792
8 350
Hollande
68 003
81 693
97 324
103 988
Hongrie
552 233
638 314
716 801
851 378
Italie
35 356
40 430\*
50 000\*
44 037
Luxembourg
661
777
1 000\*
1 200\*
Norvège et Suède
1 870
3 027
3 402
5 000\*
Portugal
1 000\*
200\*
300\*
1 200\*
Roumanie
400 000\*
265 000\*
300 000\*
269 013
Russie (européenne) et Pologne
2 552 549
2 552 145
4 500 000\*
5 142 195
Serbie
2 000\*
3 492
4 652
5 100
Espagne (avec Gibraltar)
6 000\*
1 902
2 500
4 500\*
Suisse
6 996
7 373
8 069
12 551
Turquie, etc.
62 413
115 000\*
120 000\*
75 295
Chypre et Malte
........
........
........
130
\_\_\_\_\_\_\_\_
\_\_\_\_\_\_\_\_
\_\_\_\_\_\_\_\_\_
\_\_\_\_\_\_\_\_
Totaux
5 166 426
5 441 455
7 701 298
8 659 496