Né à Chaville le 23 août 1867, Marcel Schwob fut un enfant prodige de l'érudition. Doué pour les langues anciennes et modernes, familier du grec, du latin, de l'anglais, du sanskrit et de l'argot médiéval, il devint l'un des esprits les plus savants de sa génération. Ses premiers travaux relèvent de la philologie pure et firent date dans la discipline. Parmi ses œuvres figurent une Étude sur l'argot français (1889), réalisée avec M. Guiyesse, et Le Jargon des coquillards en 1455 (1890), travail sur les aventures et la vie du poète François Villon — deux études pionnières qui croisaient l'archive judiciaire et le texte poétique avec une rigueur qui demeure exemplaire. Schwob fut ainsi l'un des premiers à traiter l'argot comme un objet philologique sérieux, avec les mêmes méthodes que l'on appliquait aux langues classiques.
Cette exigence documentaire ne le quitta jamais, même lorsqu'il se tourna vers la fiction. La Jewish Encyclopedia, qui lui consacre un article dans son édition de 1906, le présente comme l'un des écrivains français modernes les plus brillants, soulignant par là que sa réputation franchit rapidement les frontières de la seule communauté littéraire française. Son œuvre littéraire, brève et dense, s'inscrit au cœur du symbolisme. Avec Cœur double (1891) et Le Roi au masque d'or (1892), il donna des contes d'une facture savante et cruelle. Le Livre de Monelle (1894), méditation poétique sur l'enfance, la pauvreté et la destruction — inspirée en partie par sa liaison avec la jeune Louise, dite « Vise », morte de la tuberculose —, devint un livre-culte du fin-de-siècle. La même année parurent les Mimes (1894), brefs tableaux en prose d'une grande acuité stylistique.
En 1895, Schwob publia La Croisade des Enfants, prose poétique aux accents mystiques qui reconstitue la tragique expédition médiévale à travers un polyphonie de voix — ouvrage que la Jewish Encyclopedia signale parmi ses titres majeurs [Jewish Encyclopedia, article « Schwob »]. Suivirent Spicilège (1896), recueil de chroniques critiques et d'essais qui témoigne de l'étendue de son érudition, et — chef-d'œuvre désormais universellement reconnu — les Vies imaginaires (1896) : vingt-deux vies brèves de personnages réels ou obscurs, saisis dans un détail singulier, où l'érudition la plus scrupuleuse se met au service de l'invention. Ce genre, que Schwob théorisa dans sa préface comme l'art de dire le particulier plutôt que le général, exerça une influence considérable sur les lettres du XXe siècle : Jorge Luis Borges s'en réclama explicitement, et des écrivains comme Alfonso Reyes, Roberto Bolaño ou Patricio Pron ont tous été signalés dans son sillage [Wikipedia, « Marcel Schwob »].
Paul Valéry lui dédia Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec M. Teste ; Oscar Wilde lui témoigna également une estime publique ; Alfred Jarry, dont Schwob fut l'un des premiers à éditer les textes, entretint avec lui des liens d'amitié et de reconnaissance intellectuelle — autant de marques de la considération que lui portaient les plus grands noms de son époque [Gallimard, catalogue Marcel Schwob, éd. Mauriès et alii].
L'œuvre de Marcel Schwob porte une vertu qui n'est pas sans écho talmudique : l'attention à l'individu, au singulier, à la vie humble que l'histoire officielle néglige. Là où la tradition rabbinique enseigne que sauver une seule âme équivaut à sauver un monde entier, Schwob, en ressuscitant des existences oubliées — le pirate, la prostituée, l'astronome, le meurtrier —, exerçait une forme littéraire de ce respect infini de chaque vie. Sa manière de tirer de l'ombre les êtres effacés, de leur rendre une figure, relève d'une charité de l'écrivain, d'un soin apporté aux disparus. On peut voir dans cette poétique des vies minuscules une transposition profane d'une exigence juive ancienne : nul n'est négligeable, et chaque nom mérite d'être dit.
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